En quelques minutes, nous eûmes franchi ce pas périlleux, qui aurait pu nous devenir funeste s’il eût été occupé par la multitude des Indiens, et non par un corps isolé. Une halte eut lieu dans la plaine. Quelques chevaux et quelques cavaliers étaient blessés, mais personne ne manquait. Bientôt les premières maisons du Rancho se dessinèrent à travers la nuit. Un hourra retentissant, poussé par tout l’escadron, fut répété par la garnison, pendant qu’on abaissait les barrières pour nous donner passage.
Le Rancho est composé d’une place et de deux rues qui le coupent à angle droit, de façon qu’il a quatre entrées seulement. Ces entrées étaient barricadées solidement avec des troncs de palmiers qui résistent presque autant au feu qu’à la hache ; une petite pièce de campagne ajoutait à la défense de chaque porte. Deux cents hommes environ étaient déjà réunis dans l’enceinte du village, les uns campés au milieu de la place, les autres retranchés dans les maisons, et, avec ceux qu’amenait Ochoa, la garnison blanche se montait à trois cents hommes environ.
Du premier coup d’œil qu’il jeta à son entrée dans le Rancho, Ochoa vit que U’Sacame avait tenu parole. Ses deux cents guerriers, isolés au milieu de la place et groupés autour des feux qu’ils avaient allumés, semblaient se reposer d’une longue route. Ce renfort portait à cinq cents le nombre des défenseurs du Rancho. Deux Indiens, debout au milieu de leurs compagnons couchés, tenaient la bride d’un beau cheval de bataille à moitié couvert d’une housse de drap rouge, la queue ornée de rubans, et la crinière, de pompons de même couleur. Pendant qu’Ochoa l’examinait en connaisseur, il se sentit légèrement touché à l’épaule ; il se retourna, U’Sacame était devant lui. Le chef blanc et le chef indien s’examinèrent un instant avec curiosité, car ils étaient inconnus l’un à l’autre. Par une singularité qui surprit Ochoa, U’Sacame portait le costume d’un cavalier mexicain.
— U’Sacame n’a qu’une parole, dit l’Indien en montrant du geste ses guerriers couchés autour des feux ; les blancs n’en auront-ils pas deux ?
— Non, dit Ochoa, les blancs n’oublient pas les services rendus ; ils sont braves, l’ingratitude est le vice des lâches.
— C’est bon, dit l’Indien, à qui une plus longue réponse eût inspiré de la défiance ; le moment n’est pas loin où les blancs montreront s’ils savent récompenser leurs amis ; le moment approche où ils vont montrer s’ils sont braves.
L’Indien indiqua du doigt à Ochoa deux points dans le ciel l’un après l’autre, et ajouta :
— Quand la lune descendra derrière cette colline, quand le Chariot (la grande Ourse) s’inclinera derrière ces palmiers, les flèches siffleront, mais pas avant ; les Indiens n’aiment pas la clarté de la lune. Le chef des yoris et ses soldats feront bien de reprendre des forces en dormant ; U’Sacame veillera pour eux.
— Non, les femmes et les enfants dorment dans les îles de Guaymas, les hommes veilleront au Rancho, répondit Ochoa en se servant du même ton d’emphase, pour cacher sa défiance d’un allié non encore éprouvé.
L’Indien n’insista pas, car il approuvait cet amour-propre d’un soldat, et son cœur était pur d’arrière-pensée. Sans échanger d’autres paroles, les deux chefs se dirigèrent instinctivement vers la barrière qui fermait l’issue du côté où il était certain que commencerait l’attaque. A une certaine distance, un pli de terrain cachait la route, qui descendait dans une vallée ; c’était là que les Hiaquis étaient campés. La campagne était morne et silencieuse, le ciel clair, la lune brillante. Ses rayons argentaient les spirales de la fumée des bivouacs indiens, dont le grand nombre indiquait qu’ils étaient au moins deux mille. Le silence avait quelque chose de terrible qui, joint à la fraîcheur de la nuit, aurait fait frissonner le plus brave.