— L’œil ouvert prévient la trahison, dit U’Sacame après un long silence, comme préoccupé encore des derniers mots d’Ochoa, dont il avait deviné le sens caché. U’Sacame répond de ses hommes, le chef yori peut-il en dire autant ?

— Je réponds des miens, dit fièrement Ochoa ; mais je tuerais un traître, s’il en existait parmi eux.

— Bon, dit froidement l’Indien ; et tous deux se turent de nouveau.

Cependant la lune était tout près de l’horizon, le Chariot allait atteindre la cime des palmiers, quand toutes les dispositions furent prises, les toits des maisons garnis de blancs et d’Indiens, les artilleurs à leurs pièces, chacun à son poste. Bientôt un murmure confus commença de monter lentement de la vallée, puis grossit comme le bruit de la mer dans le lointain. De moment en moment, le fracas se rapprochait semblable à une tempête, jusqu’au moment où des hurlements annoncèrent que cet orage grondait dans des poitrines humaines. Confiants dans leur force numérique, les Hiaquis négligeaient les précautions d’usage, et dédaignaient de dissimuler leur approche. Alors, derrière l’ondulation de la plaine assombrie par l’absence de la lune, des têtes surgirent en quantité, une masse noire se forma, puis un sifflement de flèches se fit entendre. La masse noire approchait toujours ; une détonation suivit un éclair éblouissant, et la mitraille vint y faire une large trouée aussitôt comblée. Le combat était engagé.

Les Indiens qui formaient le premier rang, poussés par la multitude qui grossissait derrière eux, vinrent heurter les barricades et s’efforcèrent de les escalader. La lutte alors eut lieu corps à corps avec d’affreux hurlements ; le sabre, le couteau, brillaient aux lueurs des armes à feu ; le sang coulait de part et d’autre. Malheureusement les Mexicains qui servaient la pièce de campagne, dont la gueule dépassait, comme par un sabord, les troncs de palmiers des barricades, gênés par ceux des leurs qui combattaient les assaillants, ne pouvaient faire feu qu’à de longs intervalles. Quant à pointer, il n’en était pas besoin, car les Hiaquis arrivaient à bout portant. Une nuée de flèches entremêlées d’une grêle de balles partaient des terrasses des maisons contiguës aux barricades, et portaient le désordre dans les rangs ennemis ; mais de nouveaux assaillants remplaçaient ceux qui tombaient ou fuyaient.

Parmi les plus acharnés, dont le flot venait se briser contre les retranchements, une forme noire et gigantesque se faisait remarquer dans les ténèbres. Une lourde hache, qui brillait aux lueurs de l’artillerie, s’abattait à chaque instant avec un sifflement aigu. Un gémissement suivait chaque coup, un Mexicain tombait, ou, à défaut, les barricades criaient sous sa redoutable atteinte.

— Personne n’abattra-t-il donc ce démon de l’enfer ? s’écria Ochoa. Guttierrez, un coup de pistolet à ce chien, ou bien faites-moi place.

On entendit la pierre qui frappait le bassinet, mais des étincelles seules jaillirent ; un éclat de rire et un hurlement répondirent à cette vaine tentative. La hache s’abattit de nouveau, et si Guttierrez esquiva le coup, à côté de lui le vieux sergent à la longue rapière tomba la tête fendue pour ne plus se relever. Cette fois, plusieurs coups de feu partirent ensemble sans atteindre le but qu’ils cherchaient ; des Hiaquis tombèrent, il est vrai, mais la hache brillait toujours, et de minute en minute un Mexicain disparaissait des rangs.

— Camoté se rit des balles des blancs, et il les tue comme des chiens, hurla le géant indien.

Le nom de Camoté circula de bouche en bouche parmi ses ennemis. C’était le nom bien connu d’un Hiaqui, redoutable par sa force extraordinaire, qui venait à Guaymas se louer comme charpentier ; il avait appris, parmi les blancs, à manier cette hache dont il faisait contre eux un si terrible usage. Après cette bravade, l’Indien céda sa place à des combattants moins fatigués. Cependant ces assauts repoussés et toujours renouvelés de la part des Indiens, le besoin de se multiplier et d’être partout à la fois de la part des blancs, commencèrent à lasser les deux partis. Une espèce de trêve s’ensuivit, si l’on peut appeler ainsi un combat qui n’avait plus lieu que de loin.