A cette heure, le jour commençait à poindre, les armes à feu jetaient une lueur moins vive, et l’on pouvait distinguer les flèches dans l’air ; bientôt un rayon de soleil vint éclairer les résultats du combat de la nuit. Du côté des Hiaquis, des mares de sang, desséchées par la poussière, décelaient seules les ravages de l’artillerie ; pas un cadavre n’était étendu par terre, car, suivant la coutume des Indiens, c’est un point d’honneur de ne pas laisser leurs morts sur le terrain. Du côté des blancs, les pertes ne laissaient pas d’être nombreuses, et surtout visibles ; accablés qu’ils étaient par la multitude, à peine avaient-ils eu le temps de ramasser leurs blessés ; seulement les morts avaient été mis à l’écart et déposés sur le seuil des maisons.
Les flèches et les balles traversaient incessamment l’espace laissé vide par les assaillants entre eux et les barricades. C’était déjà un premier succès pour les blancs. Au premier rang des ennemis, à demi-portée de fusil environ, insolemment assis par terre comme un bûcheron qui se repose, Camoté tenait son arme sur ses genoux.
— Les balles des blancs, dit-il en faisant allusion à la maladresse des Mexicains dans le maniement des armes à feu, ne sont fatales qu’à leurs amis ; c’est un ami que va frapper le coup destiné à un ennemi. La hache de Camoté est plus sûre ; elle ne fait pas long feu, elle est teinte du sang des blancs.
Une grêle de balles répondit à cette audacieuse raillerie. Camoté secoua la tête.
— Que les yoris comptent leurs combattants ; ces balles doivent en avoir tué quelques-uns, dit-il en faisant un geste de mépris.
— Quand les Hiaquis auront pris Guaymas, et que les blancs cultiveront pour eux le maïs et les melons d’eau, Banderas nous a donné l’ordre de lui amener trois de leurs plus belles femmes, dit un autre Indien, qui en effet nomma celles qui jouissaient dans Guaymas de la plus grande réputation de beauté.
Un cri d’étonnement partit du côté des Mexicains à ces trois noms parfaitement articulés.
Un autre Indien vint s’asseoir à côté de Camoté. Il s’accroupit à la manière des tailleurs ; puis, se renversant sur le dos, et tendant avec les pieds un arc que la force d’un bras ordinaire n’aurait pu ployer :
— Le zapatero (cordonnier) va prendre la mesure des blancs, s’écria-t-il.
Une flèche partit, lancée avec une vigueur incroyable, et traversa le chapeau d’Ochoa en lui labourant le crâne.