Gabriel Ferry sentait son talent grandir et se développer : ses cadres habituels ne lui suffirent plus ; il essaya du roman à la façon de Cooper, et y réussit du premier coup.

Le Coureur des bois[1] fut son premier grand ouvrage ; un succès l’accueillit dès son début. Aujourd’hui peu de romans sont plus connus : plusieurs éditions et de nombreuses reproductions l’ont popularisé. Avant l’apparition du Coureur des bois, il n’existait peut-être pas de roman français de ce genre. La traduction des ouvrages de Cooper avait excité notre admiration, sans produire, cependant, chez nous, aucune œuvre originale qui s’en rapprochât. Ce genre ne se contrefait pas, il demande l’expérience des objets qu’il décrit : véritable épopée du désert, le Coureur des bois en retrace à grands traits toutes les scènes, toutes les mœurs. Une intrigue saisissante, qui court d’un bout à l’autre du roman, relève encore la nouveauté du cadre et l’originalité des détails.

[1] Le capitaine Mayne-Reid a traduit dernièrement le Coureur des bois en anglais.

Dans ses excursions à travers les provinces mexicaines, Gabriel Ferry avait eu souvent l’occasion de rencontrer d’anciens guerilleros qui avaient pris part à cette guerre de l’Indépendance du Mexique contre l’Espagne ! Guerre terrible qui dura dix ans (de 1810 à 1821). Lutte acharnée, pleine de tragiques aventures et de sombres épisodes, comme peuvent à peine en donner une idée les derniers événements dont le Mexique vient d’être le théâtre.

Ces souvenirs, ces récits d’anciens guerilleros étaient restés profondément gravés dans la mémoire de notre voyageur. Plus tard il en fit le sujet de ses Scènes de la Vie militaire au Mexique ; c’est un tableau coloré d’actions, d’aventures que l’on croirait empruntées aux temps antiques, et qui montrent que, quel que soit le climat, quelle que soit l’époque, les peuples font toujours preuve du même esprit d’héroïsme, quand ils combattent pour leur indépendance et pour leur liberté. La guerre de l’Indépendance inspira encore une fois Gabriel Ferry dans cet émouvant roman de Costal l’Indien.

C’est le récit des exploits de Morelos, le plus grand peut-être des généraux de l’expédition mexicaine ; dans cet ouvrage, l’intérêt de la fiction égale celui des détails historiques ; il forme avec les Scènes de la Vie militaire une saisissante lecture, pleine de révélations sur ce peuple dont l’étrangeté des mœurs se montre toujours la même à chaque étape de l’histoire contemporaine. Ce thème de composition appartient tout entier à Gabriel Ferry : il a été le premier à s’en emparer et à porter la lumière sur des faits totalement inconnus avant lui.

Cet esprit si original ne restait pas toujours circonscrit dans ses sujets favoris : il aimait quelquefois à faire des excursions dans un autre domaine, comme pour prouver la flexibilité de son talent, témoin ce roman de Tancrède de Châteaubrun[2], piquante étude de certains côtés des mœurs parisiennes. Mais dans ce roman, dont le but ostensible n’est que d’être amusant, Gabriel Ferry laisse encore voir l’empreinte de sa vigueur d’idées. La fiction n’est qu’un cadre, pour combattre d’une manière habile une loi étrange qui trop longtemps a fait ombre dans notre législation si éclairée, et qui vient d’être abolie : la loi de la contrainte par corps ! C’est dans notre histoire contemporaine qu’il prit le motif de la Chasse aux Cosaques, vigoureux roman où il retrace des faits peu connus de l’invasion de 1814 ; où il met en action l’histoire des sociétés secrètes qui, sous l’Empire, s’étaient organisées au sein même d’une partie de l’armée contre Napoléon, notamment la société des Philadelphes. Aussi cet ouvrage, dont le prologue commence au milieu des neiges de la retraite de 1812, n’est-il qu’une suite de scènes émouvantes et variées, reliées entre elles par une puissante intrigue.

[2] La Chasse aux Cosaques et Tancrède de Châteaubrun sont deux ouvrages posthumes ; avant d’être réunis en volumes, ils parurent en feuilletons, le premier dans la Patrie, le second dans l’Estafette.

Le dernier des ouvrages de Gabriel Ferry est un petit volume composé seulement de deux récits : Les Squatters, tableau de la vie de ces rudes défricheurs des forêts de l’Amérique du Nord, et la Clairière du Bois des Hogues, dramatique épisode des côtes de la mer.

Gabriel Ferry dessinait et peignait très-agréablement ; il rendit compte, dans l’Ordre, du salon de peinture de 1850-1851.