— Et vous ne savez rien de plus sur son compte ?
— Rien, dit le Chinois, si ce n’est une particularité dont j’ai ouï parler, mais dont je ne suis pas certain, car je n’habite la ville que depuis six mois. On assure que don Cayetano ne peut entendre de sang-froid le son du Cerro de la Campana (Colline de la Cloche)[20] ; ce bruit l’agace, et, quand il est agacé[21], il est… il est très-vif. Voici tout ce que je sais, seigneur cavalier.
[20] Le Cerro de la Campana est une colline assez haute, située à l’extrémité de la ville, et qui domine les maisons derrière lesquelles elle s’élève. Le sommet du Cerro est couronné d’énormes blocs de pierre qui rendent, au moindre choc, un son clair et métallique comme celui d’une cloche ordinaire, et dont les vibrations peuvent s’entendre de fort loin, selon que le vent les pousse.
[21] Lo altera, y quando alterado ! m’avait dit le Chinois. Le mot agacé est celui qui m’a paru rendre le plus fidèlement dans notre langue le sens du mot alterado.
Le Chinois acheva ces mots comme un homme décidé à ne rien dire de plus, et je le congédiai.
Quelques jours après, le hasard, au moment où j’y pensais le moins, me mit en présence de l’individu en question, et voici dans quelles circonstances :
La ville de Pitic ne possède, en fait de curiosité naturelle, que le Cerro de la Campana, dont m’avait parlé le Chinois. J’étais venu visiter le Cerro ; j’avais éveillé quelques échos endormis ; mais je trouvai bientôt ce plaisir assez fastidieux, et je reportai mes regards sur la ville. Le jour était à son déclin, et les collines dont elle est entourée perdaient peu à peu leur teinte d’azur. C’était l’heure où la fraîcheur du soir succède à la chaleur dévorante du jour. Quand j’étais monté sur la hauteur, les rues étaient désertes, le lit desséché du Rio San-Miguel était silencieux ; au moment dont je parle, Hermosillo commençait à s’animer. On improvisait brusquement les préparatifs des fêtes de Noël. Quelques fusées décrivaient dans l’air des courbes lumineuses ; la lueur rougeâtre du bois résineux qui brûlait sur des trépieds de fer éclairait déjà quelques parties de la rivière ; les cris des vendeurs d’infusions d’eau de rose et de tamarin se faisaient entendre, mêlés aux bourdonnements de la foule, au cliquetis des castagnettes et aux sons des mandolines ; la ville sortait de la torpeur léthargique dans laquelle elle était plongée depuis le matin.
Comme je descendais du Cerro, en traversant une rue voisine, un bruit argentin qui sortait d’une petite maison basse me fit penser que j’étais probablement près d’un établissement de jeu. Je distinguai en effet, à travers les barreaux de bois qui garnissaient les fenêtres, un tapis vert, et des joueurs assis en silence autour d’une table ovale. Résolu à tuer le temps jusqu’au souper, j’entrai dans la maison. Tous les joueurs étaient captivés par un coup qui paraissait intéressant, car personne ne remarqua mon arrivée : je pus donc observer à mon aise. Deux bougies qui brûlaient chacune dans une verrine de cristal, et autour desquelles papillonnaient des milliers de phalènes, jetaient leur clarté vacillante sur une trentaine de personnes réunies dans la salle basse où j’étais entré. Toutes les physionomies offraient la même expression d’impassibilité. Spectateurs et joueurs fumaient avec le même sang-froid, je dirais presque la même dignité. Il n’y avait entre les uns et les autres qu’une différence, celle des costumes. On pouvait reconnaître parmi les joueurs des représentants de toutes les classes de la société mexicaine ; mais la galerie se composait plus spécialement d’individus fièrement drapés dans des pièces de calicot grossier, à la poitrine et aux bras nus, la plupart portant de longues et sinueuses cicatrices, suites de blessures reçues dans leurs duels au couteau, et montrant sous les mèches d’une chevelure inculte des physionomies à donner le frisson à un honnête homme.
Au moment où j’entrais, l’attention de la galerie était concentrée sur deux joueurs. L’un, coiffé d’un chapeau de paille et vêtu d’une veste de batiste écrue, paraissait maigre et chétif ; l’autre, grand et nerveux, taillé comme un athlète, était couvert, malgré la chaleur, d’un manteau à larges galons d’or ; sa tête était enveloppée d’un mouchoir à carreaux dont les bouts, s’échappant d’un chapeau de vigogne, descendaient sur ses épaules comme la résille andalouse. Le premier me tournait le dos, et je ne pouvais voir sa physionomie ; quant au second, placé en face de la porte d’entrée, il avait des traits assez réguliers, déparés seulement par une balafre qui partait du front et descendait jusqu’au menton en sillonnant la joue droite. Ce joueur et celui qui me tournait le dos paraissaient suivre une veine contraire. On jouait le monte, comme partout au Mexique ; on sait que ce jeu est presque le lansquenet.
— Permettez, seigneur sénateur, dit le joueur balafré en étendant la main pour ajouter une pile de piastres à celles qu’il avait mises sur une carte ; si votre seigneurie le trouve bon, je taillerai moi-même.