[18] L’argent du sacristain vient en chantant et s’en va en chantant.
III
CAYETANO LE CONTREBANDIER
L’État de Sonora ne contient dans les limites de son vaste territoire que trois villes de quelque importance : l’une par sa position maritime, c’est Guaymas ; l’autre par le commerce dont elle est l’entrepôt, c’est Hermosillo ; la troisième par le pouvoir législatif dont elle est le siége, c’est Arispe. Jadis capitale de l’État avant qu’Arispe lui eût enlevé ce titre, Hermosillo, anciennement le Pitic, compte encore une population de sept mille habitants. Bâtie sur un plateau qui s’abaisse en pente douce jusqu’à la mer dans la direction de Guaymas, c’est-à-dire du nord au sud, l’ancienne capitale de Sonora est, de ce côté, à quarante lieues de l’océan Pacifique ; mais de l’est à l’ouest elle n’est éloignée que de quinze lieues à peine du golfe de Californie. De ce dernier côté, le plateau se prolonge sans déclivités jusqu’à la mer. Des falaises escarpées, au pied desquelles les lames se brisent avec fureur, le terminent brusquement et lui servent de contre-forts. Un chenal étroit sépare la terre ferme d’une petite île appelée île du Tiburon ou du Requin, qui offre sur sa côte orientale un mouillage assez dangereux. Ainsi placé, Hermosillo peut ouvrir ses magasins aux marchandises légalement venues de Guaymas, et à celles que des contrebandiers accoutumés à naviguer parmi les récifs peuvent introduire en fraude par ses falaises.
Cette contrebande se continue malgré les ordonnances rigoureuses du congrès, ordonnances toujours éludées sur ces rivages lointains. La seule réforme obtenue dans l’intérêt du trésor, c’est que la contrebande clandestine a remplacé celle qui se faisait en plein jour, sur une plus grande échelle, par ceux-là mêmes qui avaient mission de l’empêcher. Il fut un temps, — et les Français qui ont visité le Mexique il y a quelques années ne l’ont pas oublié, — où l’administrateur de la douane d’un État maritime adressait au ministre des finances à Mexico des rapports invariablement conçus en ces termes : « Aujourd’hui est entré un navire provenant de Bordeaux, entièrement chargé de foin ; ledit chargement n’a pas payé de droits, par ce motif qu’il est destiné à la nourriture des mules, dont il vient faire l’exportation. Les passagers du bord ont déclaré n’être venus sur nos côtes que par le besoin de changer d’air. » Est-il nécessaire de dire que ces passagers convalescents accompagnaient une riche cargaison qui ne versait jamais aucun tribut dans les coffres du fisc ? Seulement les droits d’ancrage et autres menues redevances étaient loyalement acquittés. Le trésorier général pouvait à juste titre s’étonner de la réputation de salubrité qui attirait tant de voyageurs dans l’État ; mais ce qui ne devait pas moins le surprendre, c’est l’absence de tout droit payé à l’exportation de ces mules, pour la nourriture desquelles on avait la précaution de se munir d’un chargement de foin européen. La cherté des mules, ou d’autres obstacles toujours imprévus, faisaient constamment manquer les marchés, au grand détriment des revenus de la république, mais non de la fortune privée de l’administrateur, que ces chargements singuliers enrichissaient rapidement.
De tout temps au Mexique, sur l’un et l’autre océan, la contrebande a détourné à son profit le plus important et presque le seul revenu du trésor. Cette coupable industrie n’est pas là, comme en Europe, le monopole de quelques aventuriers audacieux. Selon que les finances sont plus ou moins appauvries, tout employé public est plus ou moins préoccupé du soin de s’indemniser aux dépens de l’État qui ne le paye pas. Les troupes réclament leur solde à grands cris, les employés civils fraternisent avec les soldats. L’État, comme on le pense bien, reste sourd, et chacun cherche alors où il peut le trouver un supplément de ressources. L’administrateur des douanes donne pleins pouvoirs aux visiteurs (vistas), les visiteurs aux douaniers, les douaniers aux portefaix de l’administration, qui se font aider de tous ceux qui savent remuer un fardeau, manier une barque, ou donner au besoin un coup de couteau. Puis, selon l’humeur du président de la république, suivant la rigueur des lois promulguées, la contrebande se fait en plein jour ou à la faveur de la nuit, dans les ports ou sur des côtes isolées ; mais, de près ou de loin, chacun y prête la main. On conçoit donc que, dans la morte saison de la pêche des perles ou de l’écaille, les plongeurs et les harponneurs qui se livrent à cette pêche sont pour les contrebandiers de précieux auxiliaires. Par une conséquence immédiate de la pénurie du trésor, tandis que les employés civils font la contrebande, on voit des soldats, des officiers même, s’associer aux voleurs de grands chemins. Pour ces routiers (salteadores de camino), le brigandage n’est pas non plus une profession. Ce sont des pères de famille, souvent protégés par l’alcade de leur village et bénis par leur curé, qui dédaignent de se mettre en campagne, si leurs espions n’ont pas signalé quelque riche proie. Une fois le coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré le voyageur qui a tenté de résister, ou bien après avoir traité avec une exquise urbanité celui qui s’est pacifiquement laissé dépouiller, ils regagnent leur village, sans oublier, dans le partage du butin, l’hôtelier qui leur a fait parvenir de mystérieux avis, l’alcade qui a signé leur port d’armes, et le curé qui leur a donné l’absolution. Telle est la singulière tolérance de l’opinion, que les voleurs, les contrebandiers, ne vivent point au Mexique séparés de la société, qu’ils n’y forment point une caste ayant pour ainsi dire ses mœurs et ses lois à part. Quiconque ne les voit pas à l’œuvre ignore ce qu’il y a d’original dans leur physionomie. Je ne m’attendais guère, je l’avoue, à me trouver jamais dans les conditions nécessaires pour compléter mes observations à cet égard, lorsqu’une rencontre que je fis à Hermosillo me procura l’occasion de voir de près cette contrebande de nouvelle espèce, et de la prendre en quelque sorte sur le fait.
Avant de quitter Guaymas pour gagner Hermosillo, le voyageur qui a pris des renseignements sur le pays qu’il doit parcourir s’attend à traverser d’arides solitudes rafraîchies çà et là par quelques citernes. A l’aspect de la triste végétation qui frappe ses regards, des cactus et des nopals, et de quelques arbres qui seuls peuvent croître sur un terrain desséché, il reconnaît qu’on ne l’a pas trompé. C’est bien là le désert qu’on lui avait annoncé. Un soleil perpendiculaire lance sur lui des rayons dont nulle brise ne tempère l’ardeur, rendue plus insupportable encore par la réverbération d’un sol aride et crevassé. Une poussière fine, impalpable, s’élève en tourbillons sous les pieds des chevaux. Si par hasard quelque souffle d’air secoue le pâle et maigre feuillage des arbres à bois de fer ou des gommiers, les grappes rouges et pimentées de l’arbre du Pérou, cet air est brûlant ; sous son atteinte, la bouche se dessèche, les lèvres se fendent, la langue se colle au palais. Le voyageur alors se rappelle les fraîches brises du golfe auquel il tourne le dos ; déjà il aperçoit les citernes tant désirées, et se plonge en imagination dans l’eau limpide qu’on lui a promise. C’est alors que commencent ses déceptions. De grandes perches formant bascule, un seau de cuir à l’une de leurs extrémités, une grosse pierre fixée à l’autre par des lanières, se détachent sur l’horizon poudreux. Vues de plus près, ces bascules étendent leurs grands bras d’un air désolé ; les seaux de cuir, tordus, racornis sous le soleil, semblent n’avoir pas été rafraîchis par l’humidité depuis un siècle. L’espérance soutient encore le voyageur. Bientôt et douloureusement trompé dans son attente, il contemple d’un œil hagard une croûte noire qui a remplacé l’eau pluviale, ou un fond vaseux, fétide berceau d’animaux immondes. Autour de lui, les cigales bruissent avec fureur sous chaque tige d’herbe desséchée, en appelant la rosée de la nuit. Découragé, anéanti, le voyageur se couche près de son cheval, dont les flancs haletants révèlent les tortures, et, les yeux tournés vers un ciel inexorable, il se demande tristement si la malédiction divine ne pèse pas sur cette terre déshéritée[19].
[19] En vano clamando a Dios por agua ! me dit, auprès d’une de ces citernes desséchées, en levant le doigt vers le ciel, un pauvre diable de muletier dont les mules, sa seule richesse, mouraient de soif l’une après l’autre. Il faut renoncer à traduire convenablement la majesté biblique de ce peu de mots.
J’étais arrivé à Hermosillo après avoir péniblement traversé ces solitudes embrasées. C’était quelque temps avant les fêtes de Noël. J’avais passé huit jours dans cette ville sans avoir pu remettre encore toutes les lettres dont on m’avait chargé à Guaymas. Un soir, en les examinant pour les distribuer le lendemain, la suscription de l’une de ces lettres me frappa. Elles n’étaient pas assez nombreuses pour que je ne me rappelasse point parfaitement ceux qui me les avaient confiées, et celle-là, je l’avoue, déjouait complétement tous mes souvenirs ; elle ne portait que ces mots : Al senor don Cayetano. J’appelai mon hôte, chez qui j’étais descendu parce qu’il était Chinois et que je connaissais la réputation de ses compatriotes comme barbiers et cuisiniers ; j’espérais obtenir de lui quelques renseignements sur ce don Cayetano.
— Je ne le connais, me dit le Chinois, que pour lui acheter souvent des œufs de caïman et des nageoires de requin, dont je suis très-friand, et dont je vous ferai manger quelque jour, s’il prend au seigneur don Cayetano l’envie d’aller faire un tour sur nos lagunes ou une promenade sur mer ; mais si vous le désirez, seigneur cavalier, je me chargerai de lui faire remettre cette lettre.
J’acceptai avec plaisir.