— Tenez, dit-il, c’est l’enfer qui s’en mêle ! Voyez.

En effet, on apercevait dans la plaine un nuage de poussière que le soleil éclairait d’un vif éclat, et qui laissait percer les banderoles rouges et la pointe des lances d’un corps de cavalerie.

— C’est le gouverneur général qui arrive, dit Ochoa en fermant les poings ; un jour plus tard, nous l’aurions défait, ou nous l’aurions acheté !

Soit qu’un coureur eût apporté cette nouvelle à Guaymas, soit pour toute autre cause, de la hauteur où nous étions placés, nous remarquâmes bientôt dans la ville un mouvement inusité. Ochoa considérait cette scène d’un œil hagard, mais sans bouger. Quelques minutes après, il jeta un cri de rage.

— Les lâches ! les traîtres ! les imbéciles ! s’écria-t-il en jetant son chapeau par terre, les voilà qui se débandent ; voilà Guttierrez qui monte à cheval ; va-t-il rassembler nos amis ? Non, il s’éloigne au galop. Arrêtez ! criait-il en proie à une fureur indicible, comme si sa voix eût pu parvenir jusqu’à eux. — Ah ! voilà le brave Tobar ; celui-là du moins ne fuira pas ! Non, non ! continuait-il en frappant dans ses mains. — Ah ! tout est perdu, il s’éloigne dans la direction contraire à Guttierrez. Ah ! les lâches, les traîtres ! la légalité les effraye, eux que les Indiens hurlants n’épouvantent pas ! Mais je suis là, moi ! dit-il en frappant sur sa poitrine.

En disant ces mots, il s’élança, malgré sa faiblesse, sur le cheval qu’il avait attaché près de lui, et se précipita au grand trot le long de la rampe escarpée, avec une audace à donner le vertige, faisant rouler les pierres sous les fers de son cheval. Je le suivais de l’œil avec anxiété ; il arriva heureusement sur la place ; je le vis bondir au milieu de la foule, puis je le perdis de vue.

Bientôt la place fut évacuée. Les troupes du gouverneur faisaient leur entrée dans Guaymas. Par une singulière coïncidence, au moment où le gouverneur déployait sur la place son régiment de cavalerie et son infanterie indienne armée d’arcs et de flèches, ce navire bordelais, objet de la convoitise des insurgés, qui recélait dans ses flancs la riche cargaison dont ils avaient espéré un secours décisif, entrait majestueusement dans le port, au moment aussi où le dernier des prononcés, Ochoa, venait de quitter Guaymas.

Dans mes pérégrinations ultérieures à travers l’État de Sonora, j’eus l’occasion de retrouver les principaux membres du gouvernement provisoire de Guaymas humblement cachés dans d’obscures bourgades, hormis un seul, le capitaine Ochoa, dont la destinée m’inspirait plus de sympathie : ses amis mêmes n’avaient plus entendu parler de lui. — Le général Tobar fut plus heureux ; il était assez haut placé pour être un de ces hommes que les orages politiques n’atteignent que rarement au Mexique. Son commandement, quelque temps inoccupé, lui fut rendu, et son pronunciamiento se confondit avec tant d’autres au milieu des secousses qui ébranlent et ébranleront longtemps encore le Mexique. — U’Sacame, imposé pour chef aux Hiaquis, qui implorèrent la paix, brûla de sa main la cabane de Banderas proscrit, et, après la dissolution du gouvernement provisoire, Zampa Tortas, le commis de la douane, revint s’asseoir à son bureau avec autant de modestie que s’il n’avait pas été tout simplement un héros au milieu de la mêlée sanglante que j’ai essayé de décrire. — Quant à Casillas, sa pâle et mélancolique figure, sa fin tragique, apparaissent souvent dans mes souvenirs ; un mystérieux intérêt s’attache encore dans mon esprit au secret motif de la trahison qu’il avait méditée, et qui lui coûta la vie. Le sacristain n’eut garde d’oublier ce malheureux jeune homme. Colportant les oreilles de son ami, il alla quêter de maison en maison, afin de faire dire des messes pour le repos de son âme. Les personnes pieuses, à la vue de ce qui restait de Casillas, s’émurent de pitié, la collecte fut abondante ; mais le sacristain lui donna-t-il la religieuse destination qu’il annonçait ? Il est permis d’en douter. Il est des hommes dont le sort doit s’accomplir jusqu’à la fin : Casillas mort devait être exploité par le sacristain comme Casillas vivant, et peut-être le sacristain a-t-il réalisé le proverbe espagnol :

Los dineros del sacristan

Cantando vienen y cantando se van[18].