A la vue de Banderas, son ennemi mortel, les veines de son front se gonflèrent, sa lèvre en se retroussant laissa voir ses dents serrées. — Place à U’Sacame ! s’écria-t-il impétueusement ; puis, éperonnant son cheval avec ardeur, il lui fit franchir la barricade et tomba comme un jaguar au milieu des Hiaquis stupéfaits. Un autre cheval bondit derrière le sien : c’était celui de Zampa Tortas. Cette héroïque imprudence n’échappa pas à Banderas, qui donna à haute voix l’ordre de le prendre vivant pour le faire périr du supplice des traîtres ; mais l’ordre n’était pas facile à exécuter. U’Sacame, bien qu’enveloppé de toutes parts, secouait avec une vigueur indomptable les grappes de corps noirs suspendus à ses jambes, qui glissaient entre leurs mains ; ce que son épée ne perçait pas était foulé sous les pieds de son cheval ou assommé à coups redoublés de ses étriers cerclés de fer. Un autre cavalier le suivait de près, qui foulait aussi les Hiaquis acharnés après U’Sacame ; son épée frappait comme la sienne, et les Indiens tombaient autour de lui ; c’était Zampa Tortas, dont personne n’eût attendu ces prodiges de valeur.
— Chiens ! hurlait U’Sacame, qui poussait avec fureur son cheval bondissant au milieu de ces vagues humaines, laissez U’Sacame se mesurer avec Banderas.
Mais les Hiaquis continuaient de l’entourer. Malgré sa vigueur, malgré ses efforts, il y eut un instant où l’on n’aperçut plus qu’un monceau de corps parmi lesquels surgissaient à peine la tête d’un homme et celle d’un cheval ; c’en était fait du chef indien, lorsque la barrière s’ouvrit enfin. Ses deux cents guerriers s’élancèrent ; les blancs, ranimés par cet exemple, les suivirent, et U’Sacame, le corps sanglant, les narines gonflées, la poitrine haletante, domina de nouveau la foule de ses ennemis épouvantés. Alors une horrible déroute commença ; les Hiaquis tombèrent comme l’herbe qu’on fauche ; Banderas tourna bride, et ses Indiens l’imitèrent, laissant cette fois la terre jonchée de leurs morts. A l’heure où le soleil était sur son déclin, tout était fini. Le siége du Rancho avait duré quinze heures.
Ce soir-là même, un homme arriva au galop de Guaymas au Rancho : c’était le sacristain. Il chercha longtemps le cadavre de son ami Casillas ; puis, l’apercevant, il se précipita sur lui et le tint longuement embrassé. — Oh ! mon ami ! s’écria-t-il, je ne pourrai donc plus te protéger, comme je me complaisais naguère encore à le faire ! — Il le considéra ensuite avec attention, comme s’il eût médité sur le parti qu’il pourrait encore tirer de ce corps inanimé. Tout à coup une idée lumineuse éclaira son esprit. Il tira de sa poche un couteau, et, avec un soin tout particulier, il détacha de la tête les deux oreilles de son ami, et les enveloppa dans son mouchoir.
— O Casillas, s’écria-t-il en serrant le précieux débris, peut-être es-tu mort en péché mortel ! Je veux te donner une preuve de plus du tendre intérêt que je te portais pendant ta vie. Tu te réjouiras, même après ta mort, d’avoir trouvé un ami tel que moi !
Puis il remonta à cheval et s’éloigna.
Après les événements que je viens de raconter, quelques jours se passèrent encore, pendant lesquels l’argent trouvé dans les coffres de la douane fut dissipé au point qu’il n’en resta d’autre trace que le reçu d’Ochoa. Il fallut recourir aux exactions, car les nouvelles arrivaient de plus en plus menaçantes d’Arispe. Le général Tobar, toujours retiré dans sa propriété, n’était pas fâché de laisser à Ochoa la responsabilité de ces mesures de rigueur. Plusieurs riches habitants de Guaymas se laissèrent d’abord rançonner d’assez bonne grâce ; mais tout a un terme, et le gouvernement provisoire était à bout de ressources.
Un jour, un gros navire bordelais, probablement chargé de riches marchandises, fut signalé comme cherchant à gagner les passes de l’entrée du port. Ce fut pour les prononcés une heureuse nouvelle, car ils devaient percevoir les droits de ces marchandises. Comme l’arrivée d’un chargement de marchandises européennes ne pouvait être sans influence sur les intérêts que je représentais à Guaymas, je me dirigeai le jour suivant, de bon matin, sur la hauteur dont j’ai parlé, et qui domine la ville à une distance assez rapprochée pour laisser voir tout ce qui s’y passe. Sur l’azur éblouissant de la mer, sur l’azur plus limpide encore de l’horizon, un navire détachait ses voiles blanches, le cap tourné vers la terre. Pendant que je le considérais attentivement, je me sentis toucher le bras ; je me retournai, Ochoa était à côté de moi. Il avait la tête enveloppée de bandages et recouverte d’un chapeau à larges bords qui projetait une demi-teinte sur son visage pâli par les blessures, et au milieu duquel ses yeux noirs semblaient encore plus étincelants. Il venait d’attacher son cheval à une pointe du rocher.
— C’est le ciel qui nous l’envoie si à propos, me dit-il en étendant la main vers le bâtiment et en le couvant du regard.
Tout à coup le plus affreux juron que puisse fournir la langue espagnole s’échappa de sa bouche :