— U’Sacame a voulu éviter à son allié l’office de bourreau ; son poignard a tenu la parole du chef blanc ; ce poignard a achevé ce qu’avait commencé la flèche de U’Sacame.

Et, à la grande surprise des assistants, il découvrit le cou de Casillas, et leur montra la blessure, objet de la sollicitude du sacristain. Il raconta comment il avait su, par un de ses partisans resté dans la tribu de Banderas, qu’un blanc trahissait la cause de ses frères, et qu’il devait endormir leur vigilance par de faux rapports jusqu’au moment où le chef hiaqui attaquerait Guaymas après avoir forcé le Rancho surpris à l’improviste. Il dit que ce blanc commandait l’arsenal et devait le livrer aux Indiens. U’Sacame ajouta que, la veille au soir, sachant que Casillas venait d’avoir avec Banderas une dernière et décisive entrevue, il avait voulu donner à ceux dont il venait demander l’alliance un gage de sa loyauté en leur livrant le traître mort ou vivant ; mais qu’au moment où ses coureurs avaient réussi à s’emparer de cet homme et le lui amenaient, Casillas avait, par un effort désespéré, échappé au sort qui l’attendait ; qu’alors il lui avait décoché dans sa fuite une flèche qui n’avait fait que le blesser légèrement.

L’Indien attendit ensuite froidement la réponse d’Ochoa.

— Je m’explique maintenant sa conduite singulière d’hier soir, dit le capitaine ; mais quelqu’un de vous, messieurs, peut-il deviner le motif de cette trahison ?

Tout le monde se tut.

— Il aura voulu se faire cacique, dit enfin Guttierrez en riant.

— Que Dieu lui fasse paix ! dit Ochoa en donnant l’ordre de réunir le corps de Casillas aux cadavres entassés dans une maison voisine.

Bientôt cependant le soin de la sûreté personnelle de chacun vint distraire l’attention de cette scène lugubre. La prédiction de U’Sacame s’accomplit à la lettre. La sentinelle placée sur la plus haute maison s’écria : — Aux armes ! voici les Indiens.

Il était trois heures ; les mêmes épisodes signalèrent ce nouveau combat, plus acharné que le premier. Vers six heures, le soleil éclairait obliquement un monceau de morts entassés dans le Rancho ; Ochoa, grièvement blessé, blasphémait de toute la force de sa voix mourante, ses hommes découragés ne combattaient plus que faiblement ; les Indiens, de leur côté, quoique ayant fait des pertes énormes, tentèrent un dernier effort pour écraser ce qui restait des défenseurs de la place.

Au milieu de ses bataillons, Banderas, visible cette fois, encourageait de la voix ses guerriers. Monté sur un cheval couvert d’une selle de velours rouge, mais immobile comme un satrape d’Orient, il dédaignait de prendre part au combat ; sa présence seule lui semblait suffisante. Au moment où les blancs fatigués sentaient le cœur leur manquer, un cri de guerre retentissant comme le tonnerre partit derrière eux. Il était poussé par U’Sacame. Le chef hiaqui paraissait transfiguré : il avait dépouillé son costume mexicain, et, monté sur son beau cheval de bataille, dont il avait ôté la housse traînante ; nu des pieds à la tête, le corps huilé et luisant comme du bronze, il avait repris toute la majesté sauvage d’un chef indien. Sa main brandissait sa longue épée ; derrière lui, ses soldats se pressaient, prêts à s’élancer comme leur chef.