Cayetano parut réfléchir profondément, tout en comptant toujours.
— Ah ! c’est juste, tu avises aux moyens de t’acquitter envers moi, ajouta le sénateur.
— Je calcule, seigneur sénateur, que j’avais apporté avec moi quinze piastres, qu’en voici vingt-deux que vous venez de me donner, et qu’en ne vous rendant rien, ce sont sept piastres que je gagne encore.
A ces mots, un rire d’approbation éclata dans toute la salle ; mais le sénateur ne parut prendre part que du bout des dents à l’hilarité générale. Quant à Cayetano, il se leva tranquillement, mit les piastres dans les poches de ses calzoneras de velours, et sortit fort satisfait de sa soirée. En le suivant du regard et d’un air assez mystifié, le sénateur, car c’en était un, se tourna de mon côté, et je le reconnus pour l’avoir vu à Mexico dans l’exercice de son mandat. On sait que chaque État fédéral a un congrès et un sénat particuliers, et que ce sont les délégués de ces deux chambres qui composent dans la capitale de la république ce qu’on appelle le congrès souverain.
Don Urbano (c’est ainsi que je l’appellerai par discrétion) rougit en m’apercevant, car il n’était pas sans quelque teinture de nos idées de dignité européenne. Il se leva vivement, et s’avança vers moi.
— Ce sont mes électeurs, me dit-il en manière d’excuse après les compliments d’usage.
— Ah ! ce sont vos électeurs ! lui dis-je en regardant fort surpris les figures patibulaires qui nous entouraient ; ils ont l’air bien respectables !
— Sans doute, car ce sont les plus nombreux, reprit don Urbano.
— Ce qui ne vous empêche pas de leur gagner leur argent ?
— Que voulez-vous ? dit le sénateur, il faut bien faire quelque chose pour ses commettants. Vous ne savez peut-être pas qu’un concurrent redoutable me dispute l’honneur de représenter l’État au congrès souverain.