Ce sénateur me parla quelque temps encore de ses projets politiques ; puis, s’étant mis à ma disposition avec toute la courtoisie mexicaine, il me proposa d’aller faire un tour sur la place, et nous sortîmes. L’esplanade qui domine le Rio San-Miguel, et le lit desséché de la rivière elle-même, présentaient un coup d’œil fort animé. J’ai dit que les fêtes de Noël allaient commencer. Des cabanes de feuillage étaient dressées de distance en distance, les feux allumés sur les trépieds de fer ondoyaient en tous sens en pétillant, et éclairaient des pyramides de fruits, des échafaudages d’infusions rafraîchissantes de toutes couleurs. Une foule aux costumes bigarrés, bizarrement éclairée par la flamme rougeâtre du bois résineux, circulait de tous côtés. D’une part, des créoles dansaient des fandangos effrénés aux sons des castagnettes et des mandolines. Plus loin, des Indiens exécutaient leurs danses lugubres au bruit de calebasses remplies de cailloux et aux cadences mélancoliques de leurs chanteurs, brusquement variées par leurs divers cris de guerre : au milieu du joyeux tumulte des danseurs créoles, cette mélopée funèbre semblait la plainte des vaincus, et les cris de guerre pouvaient paraître des accents de rébellion arrachés par l’esprit de vengeance, qui ne meurt jamais au cœur des peuples primitifs. Je communiquai ces réflexions à don Urbano. — Les tristes restes que vous voyez, me dit-il, de peuplades jadis formidables ne songent nullement à reconquérir une indépendance dont leurs pères mêmes avaient perdu le souvenir. Vous ne pourriez vous faire une idée exacte de l’Indien dans toute la fierté de son allure sauvage qu’en voyant les Indiens Papagos ; malheureusement ils célèbrent aussi leur fête de Noël, et ils n’ont pas quitté leurs réjouissances pour les nôtres.
— Quoi ! lui dis-je, ils sont donc chrétiens ?
— Non ; mais une singulière coïncidence place, dans leur croyance, la naissance du soleil le même jour que la naissance de notre Christ. Ce serait un chapitre à ajouter à l’Origine des Cultes (tous les Mexicains ont lu cet ouvrage, ainsi que les Ruines de Volney), et un chapitre fort intéressant, eu égard à la manière étrange et fantastique dont ils célèbrent cette fête. Je dois y assister précisément avec un étranger, et, s’il vous plaît d’être des nôtres, je vous le présenterai ; il sera enchanté de faire votre connaissance. J’ai obtenu un sauf-conduit d’un chef papago, et nous aurons un guide sur qui nous pouvons compter.
Ce programme était de nature à piquer ma curiosité, et j’acceptai avec empressement. Il fut donc convenu que le sénateur et son compagnon viendraient me prendre le lendemain 24 décembre, et que nous partirions de bon matin ; puis nous nous séparâmes, et je regagnai mon logis.
Le lendemain matin, au lever du soleil, j’étais prêt à monter à cheval, quand trois cavaliers vinrent s’arrêter à ma porte. Le premier était le sénateur ; le second, l’étranger qu’il me présenta comme Anglais, et dans le troisième je reconnus mon joueur balafré de la veille : c’était le guide qui devait nous conduire. Une singularité me frappa chez l’étranger : qu’il parlât fort mal le français, qu’il écorchât l’espagnol d’une façon vraiment incroyable, je trouvais cela tout naturel. Rien n’était divertissant comme les méprises qu’il commettait en parlant, et dont il riait lui-même le premier de fort bonne grâce. Ce qui m’avait frappé chez lui, c’était son teint foncé, c’était son allure méridionale, qui indiquaient un long séjour en des pays dont l’Anglais paraissait ignorer complétement la langue.
Nous prîmes le chemin des lagunes. Hardiment campé sur un fort beau cheval d’une vigueur à toute épreuve, qui mâchait impatiemment son mors et jetait au vent des flocons d’écume, notre guide marchait à quelque distance en avant de nous.
— Vous connaissiez donc déjà cet homme ? demandai-je au sénateur.
— Tout le pays le connaît, me répondit don Urbano ; il est de son métier pêcheur de tortues ; il a des accointances un peu partout, car c’est par lui que j’ai obtenu le sauf-conduit, ou pour mieux dire la permission d’assister à la cérémonie que nous verrons cette nuit chez les Papagos, avec qui, du reste, nous sommes en paix. J’aurais trop à faire, si je voulais énumérer tous ses talents, ajouta mystérieusement le sénateur ; et puis, c’est un électeur influent !
Pour don Urbano, c’était tout dire. Je m’inclinai devant cette dernière qualité, et je ne m’étonnai plus de la docilité avec laquelle l’ambitieux sénateur s’était prêté la veille aux cavalières exigences de son adversaire.
En marchant d’Hermosillo vers l’île du Tiburon, on longe le Rio San-Miguel. Cette rivière est, selon la saison, un mince filet d’eau qui coule inaperçu dans un vaste lit, ou bien une mer impétueuse que ce lit ne peut plus contenir, et qui dégorge ses eaux limoneuses dans d’immenses lagunes, avant d’alimenter un lac qu’elle rencontre dans son cours. Parmi ces lagunes, les unes sont comme un miroir de cristal, d’autres cachées par de grands roseaux, d’autres enfin couvertes d’une croûte épaisse d’herbes vertes qui donne à leur surface mobile une perfide assurance de solidité. Un dais de vapeur se balance au-dessus de ces marécages, au-dessus de ces roseaux qui frissonnent toujours, soit sous l’haleine du vent humide, soit sous les efforts des caïmans qui prennent sur la vase leurs monstrueux ébats. Tant que dure le jour, tout est désert et silencieux ; quand le soleil décline, quand les collines basses qui dominent ces eaux croupissantes se noient peu à peu dans la brume qui s’élève de leur sein, quelques animaux se laissent voir de loin en loin : un cheval sauvage bondit parmi les herbes ; un jaguar s’avance en rampant pour saisir une proie ; un daim, poussé par la soif, se hasarde timidement sur les bords de ces savanes noyées, éventant l’odeur musquée des alligators, puis, l’œil aux aguets, les oreilles tendues, se désaltère en laissant, au moindre bruit, échapper de sa bouche des gouttelettes qui brillent aux rayons obliques du soleil. Des essaims d’oiseaux criards troublent seuls encore le silence de ces solitudes ; mais, à la tombée de la nuit, des formes étranges surgissent à la surface de ces eaux limpides, ou soulèvent et fendent la croûte épaisse de ces lacs vaseux ; des rumeurs effrayantes sortent de ces verts fourrés de roseaux ; ces rumeurs, tantôt semblables aux vagissements d’enfants nouveau-nés, tantôt aux mugissements de taureaux en fureur, selon que les caïmans qui les font entendre expriment leurs amours, leurs plaintes ou leur colère, sont entremêlées d’horribles claquements de mâchoires de ces hideux reptiles qui se répondent ou se défient. En avançant toujours, une voix imposante remplace ces étranges concerts ; c’est la voix de l’Océan qui bat les falaises.