Nous traversions une chaussée naturelle assez élevée au-dessus de ces terrains submergés, et Cayetano continuait de marcher en avant à quelque distance de nous, sans prendre part à la conversation ; tout à coup je le vis pousser son cheval et descendre rapidement la berge de la chaussée.

— Que diable va-t-il faire ? demandai-je au sénateur.

Don Urbano commença par jeter un coup d’œil attentif sur les lagunes ; puis il me répondit :

— Voyez-vous là-bas, à quelque distance de la dernière lagune, un petit champ de roseaux ? Ces roseaux remuent, et, si je ne me trompe, ce n’est pas le vent qui les agite, mais quelque alligator qui doit y être caché, et Cayetano, qui s’ennuie, veut probablement lui donner la chasse.

Le chemin que suivait Cayetano semblait d’abord démentir cette assertion, car, loin de se diriger vers les roseaux, il s’en écartait en diagonale ; tout à coup il tourna vivement à gauche, et s’élança au galop en ligne directe vers l’endroit indiqué par le sénateur. Au cri qu’il poussa en même temps répondit un grognement de colère, et un énorme caïman se dirigea de toute la vitesse que permet la structure de ce lourd et effrayant animal vers la lagune dont son ennemi voulait lui intercepter le chemin. Le dos écailleux et noirâtre du reptile était presque entièrement couvert d’une fange épaisse, plaquée çà et là d’herbes marécageuses. Il passa, dans sa fuite, à une dizaine de pas du cheval de Cayetano : le noble animal se cabra de frayeur, et voulut se jeter de côté ; mais il avait affaire à un rude cavalier, l’éperon le remit dans le bon chemin, et au même instant le lazo de cuir tressé que Cayetano faisait tournoyer tomba sur le caïman. L’alligator ouvrit une gueule immense qui semblait plutôt armée de pieux que de dents, et l’effroyable mugissement qu’il poussa fit tressaillir nos chevaux ; l’étreinte du nœud coulant ferma violemment cette gueule ouverte, et refoula, en un râle sourd, ce mugissement jusqu’au fond de la gorge. Un instant le hideux reptile hésita s’il courrait sur son ennemi ou s’il tirerait du côté de l’eau. La frayeur lui conseilla ce dernier parti ; mais Cayetano avait attaché par un triple tour le bout de son lazo au pommeau élevé de sa selle, et la force du cheval contre-balançait celle du caïman. Pendant quelques minutes, les deux animaux firent de prodigieux efforts en sens inverse. L’alligator enfonçait avec fureur ses pattes sur le terrain amolli, que les sabots du cheval déchiraient en longues glissades. Il y eut un moment de silence, pendant lequel nous n’entendîmes plus que le retentissement sonore des éperons de fer sur les flancs du cheval, et le cliquetis d’écailles de la queue du caïman, qui fouettait et écrasait les roseaux tout à l’entour. Deux fois une force irrésistible enleva le premier sur ses deux pieds de derrière ; et deux fois, à son tour, le caïman, violemment arqué, montra son ventre, que la terreur et la rage rendaient d’un violet foncé. Enfin un dernier effort plus furieux enleva le cheval une troisième fois, et il allait tomber à la renverse sur son cavalier, quand la sous-ventrière craqua bruyamment. C’en était fait de Cayetano, que son ennemi allait entraîner avec la selle sans que nous pussions lui porter secours. Le sénateur devint pâle à l’aspect du danger que courait son électeur influent : pour moi, je poussai un cri ; mais, rapide comme la pensée, à l’instant où la selle se dérobait sous lui, Cayetano saisit la crinière de son cheval, s’éleva sur les poignets comme les alcides de nos cirques, et, par un prodige de vigueur et d’instinct équestre, l’intrépide cavalier resta sur le dos de son cheval dessellé.

— Bravo ! mon garçon, cria le sénateur en jetant en l’air son chapeau avec enthousiasme.

L’alligator, croyant son ennemi renversé, se retourna pesamment pour s’élancer sur lui après s’être dégagé du nœud coulant qui l’étranglait ; mais le cheval, en quelques bonds, fut hors de sa portée, et, mugissant de joie au contact de l’air qui rentrait dans ses poumons, le monstre ne tarda pas à se plonger sous les eaux, qui bouillonnèrent sur son passage. Cayetano tendit le poing vers la lagune ; puis, descendant tranquillement de cheval, il rattacha tant bien que mal ses courroies brisées, et se remit en selle.

— Caramba ! lui dit le sénateur ; à quoi pensais-tu, mon garçon ?

— J’étais agacé, répondit Cayetano.

Le sénateur admit cette réponse péremptoire, et nous continuâmes notre route. Nous marchâmes une demi-heure encore.