— Vous voyez ces huttes dans le lointain et cette forêt qui paraît là-bas comme une ligne sombre à l’horizon ? me dit Cayetano ; c’est le but de notre voyage, et nous arriverons juste à l’heure précise pour ne rien perdre de la cérémonie, c’est-à-dire au coucher du soleil.
Au centre d’une vaste plaine bornée de tous les côtés par une chaîne de petites collines, et de l’autre par une épaisse forêt, s’élève un des principaux villages des Papagos. Il est composé d’une centaine de loges à toit plat, bâties sur les bords d’un ruisseau qui le sépare en deux lignes presque parallèles. Au moment où nous y entrâmes, ce village paraissait complétement désert. Le soleil se couchait dans les vapeurs épaisses des lagunes lointaines, et ne laissait tomber qu’une lumière sombre sur cet amas de huttes fermées par des peaux de buffles que battait tristement le vent du soir. Il semblait que de temps à autre ce vent apportât avec lui des bruits étranges qui sortaient des profondeurs de la forêt voisine. Je questionnai Cayetano sur la cause de ces bruits.
— Vous allez la connaître tout à l’heure, me répondit-il. Nous pouvons avancer jusqu’à la lisière du bois, où nous mettrons pied à terre, et nous y bivouaquerons ; mais je pense que la curiosité vous tiendra éveillé une bonne partie de la nuit.
Nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’endroit indiqué. Alors ces bruits que je ne m’expliquais pas devinrent plus distincts, et un étrange ensemble des sons les plus discordants frappa nos oreilles. C’était le rugissement du lion, le miaulement du jaguar, le grondement de l’ours, le mugissement du taureau et mille clameurs confuses qui se heurtaient sous la voûte du bois, tandis que de la partie supérieure venaient s’y mêler les cris de l’oiseau de proie, les soupirs plaintifs de l’oiseau de nuit, et de temps à autre les modulations plus joyeuses du moqueur, qui répétait tous ces cris l’un après l’autre. Bientôt deux notes brèves, saccadées, qui semblaient sortir des vastes poumons d’un lion d’Afrique, couvrirent tout ce tumulte, et, à ces accents rauques du roi des animaux, tout se tut ; puis, au milieu du silence universel, une voix, mais une voix humaine, fit entendre quelques mots que nous ne comprîmes pas.
Pendant que nous mettions pied à terre, notre guide nous dit : — Je vais me faire reconnaître aux avant-postes ; ne bougez pas jusqu’à mon retour, et, quoi que vous voyiez, ne faites pas de bruit ; il n’y a nul danger : les animaux que vous trouverez ici ne sont que d’honnêtes Papagos.
En disant ces mots, Cayetano entra dans le bois, où nous le perdîmes de vue. Cependant la nuit était venue, et nous ne pouvions rien distinguer encore, quand de nombreux brasiers, allumés instantanément, comme par magie, de distance en distance, chassèrent tout d’un coup les ténèbres, et vinrent éclairer des scènes étranges qui semblaient la réalisation des rêves d’un cerveau malade. Au milieu des troncs d’arbres serrés les uns contre les autres, et qui, à la lueur des brasiers, s’étaient transformés en colonnes de fer rougi, sous un dais de fumée qui s’échappait par tous les interstices du dôme de feuillage, des groupes bizarres d’animaux s’agitaient en tous sens. On se serait cru transporté aux premiers jours de la création, quand la guerre n’avait pas encore éclaté parmi les diverses races d’animaux ; ou bien encore, à la lueur du feu qui jetait irrégulièrement ses clartés rougeâtres, on eût dit un vaste pandémonium, la décoration d’un théâtre infernal. Pour ceux qui ne savent pas jusqu’à quel point les Indiens poussent l’art des déguisements et de l’imitation des animaux, l’illusion eût été effrayante. Seulement, quand les flammes des foyers s’élevaient en pétillant, elles éclairaient parmi les branches des formes d’oiseaux trop colossales pour appartenir à la réalité. Au moment où l’Anglais et moi considérions cette scène d’un air ébahi, notre guide nous rejoignit.
— Tout va bien, dit-il. Maintenant vous allez assister au repas du soir, pour lequel, ajouta-t-il, les femmes indiennes ont déposé à l’avance près des divers foyers les provisions nécessaires.
Notre guide achevait à peine, quand la voix qui avait déjà imposé silence se fit entendre de nouveau.
— Que dit cette voix ? demandai-je à Cayetano.
— Les enfants des bois, répondit-il, rendront grâce au grand Esprit, chacun dans son langage, de la nourriture qu’il leur envoie. Ils ont faim, qu’ils mangent ! ils ont soif, qu’ils boivent !