« Qui de nous pourra dire combien d’années se sont écoulées depuis que le grand Esprit a créé ce soleil à pareil jour ? Nos pères n’ont pas su les compter ; mais, comme ce feu vient de consumer ce coton, le soleil a dissipé les ténèbres qui couvraient la terre, sa chaleur a fait vivre ce qui était mort, sa lumière a perfectionné ce qui était vivant ; grâce à lui, les brutes sont devenues des hommes ! »
A l’exemple du chef, tous les Indiens s’empressèrent de dépouiller leurs déguisements ; les animaux redevinrent des créatures humaines, et des chants d’allégresse s’échappèrent en mâles accents de ces gosiers sauvages ; la voix plus douce des femmes alternait avec celle des hommes, tandis qu’elles lançaient en l’air les fleurs de leurs paniers.
La cérémonie religieuse était finie, mais je devais assister à une scène plus imposante encore. Sur un signe du chef, tous les Indiens se donnèrent l’accolade : un air de franchise et de loyauté régnait sur toutes les physionomies. Deux hommes seulement échangèrent un regard de haine. Ce regard n’échappa point au chef, qui, fronçant le sourcil, adressa aux deux Indiens une courte exhortation. Ceux-ci répondirent par des murmures. Alors le chef, se tournant de manière à ce que le nord fût à sa gauche et le sud à sa droite, étendit les bras dans une attitude solennelle, et ajouta de cette voix imposante qui, la première, avait commandé le silence la nuit précédente, quelques paroles dont voici la traduction :
« Nos pères ont dit : Deux ennemis ne doivent pas vivre dans le même village ; l’Indien désuni devient l’esclave des blancs ; la haine entre deux Papagos, c’est l’exil. »
La haine qui séparait ces deux sauvages devait être bien violente, car aucun d’eux ne fit un geste, un mouvement de repentir. Le chef continua :
« Le village des Papagos de l’occident ne saurait contenir les huttes de deux ennemis ; il est trop petit. Tous les deux doivent le quitter ; nos frères du nord recevront l’un, nos frères du sud accueilleront l’autre. Ils marcheront jusqu’à ce que ces montagnes, jusqu’à ce que ces forêts soient entre leur inimitié. Ce que nos pères ont fait est bien fait : allez. »
Un silence profond suivit ces paroles, que les échos des bois répétèrent. Les deux ennemis courbèrent la tête devant cet arrêt sans appel de la justice indienne ; ils avaient prévu que le bannissement serait prononcé contre eux, suivant la coutume de la nation. Ni l’un ni l’autre n’éleva la voix pour se défendre ; mais des sanglots étouffés se firent entendre dans les rangs des femmes, car deux d’entre elles allaient abandonner aussi le village qui les avait vues naître. L’exécution suivit de près la sentence. Un Indien amena les chevaux des deux ennemis ; il leur remit leurs flèches, leur arc et leur macana (casse-tête). Ils reçurent en outre chacun, de la main du chef, une flèche bizarrement peinte qui devait leur servir de passe-port et d’introduction dans la tribu dont ils allaient désormais faire partie ; puis le chef fit un signe de la main et ramena, en signe de deuil, sur sa tête les plis de sa couverture. Les deux Papagos montèrent à cheval sans que leur physionomie trahit les sentiments qui les agitaient. Ils s’éloignèrent lentement en se tournant le dos, tandis que leurs tristes et dociles compagnes commençaient péniblement à pied, sous l’ardeur du soleil, le chemin de l’exil, si long, si fatigant, quand il conduit un Indien loin de la cabane de ses pères, loin de l’endroit où reposent leurs ossements. Le silence qui régnait en ce moment parmi les Indiens consternés permettait d’entendre jusqu’aux moindres rumeurs qui signalent dans les bois le réveil de la nature américaine. Tout contribuait à relever la majesté de cette scène étrange. Cette justice sans faste, héritage des ancêtres, qui rendait ses arrêts à la face du ciel, me montrait la vie indienne sous un aspect que j’aurais regretté de ne pas connaître, et que les mascarades de la nuit précédente ne m’avaient point fait soupçonner.
Par un sentiment instinctif de discrétion, nous nous éloignâmes simultanément de notre poste d’observation (des étrangers pouvaient être de trop dans ce drame de famille), et nous regagnâmes l’endroit où nos chevaux étaient attachés. Nous reprîmes le chemin d’Hermosillo. Arrivés à l’endroit où le sentier que nous avions suivi pour venir du village des Papagos se réunit à celui qui conduit à la mer et à l’île du Tiburon d’un côté, et au Pitic de l’autre, Cayetano s’arrêta. — Je pense, seigneurs cavaliers, nous dit-il, que vous n’avez plus besoin de mes services, et que vous trouverez bon que je vous laisse ici.
Le sénateur ne fit aucune objection ; Cayetano continua en m’adressant la parole :
— Si jamais vous aviez besoin de moi, dit-il, la première cabane que vous trouverez à cent pas d’ici vers la mer est la mienne, car c’est l’endroit que j’habite quand les affaires politiques ne m’amènent pas à Hermosillo. Vous serez toujours le bienvenu chez moi en qualité d’ami du seigneur don Urbano ; vous voudrez bien dire de ma part à Vicente le Chinois qu’il n’a pas tenu à moi que je ne lui apportasse une queue de caïman à mettre au court bouillon. Adieu, seigneurs cavaliers.