Sous les tropiques, la nuit tombe sans crépuscule ; l’obscurité avait remplacé le jour ; le chenal étincelait de lueurs phosphoriques, le ciel d’étoiles sans nombre, et ni l’Espagnol ni moi n’avions fait un pas. Cependant chez celui-ci la fureur avait succédé à l’accablement, le négociant avait disparu pour faire place au toréador, et il proférait contre Cayetano, s’il en réchappait, les plus terribles menaces. Tout à coup je crus entendre du bruit ; des pierres semblaient se détacher sous les pas de quelqu’un qui gravissait la falaise, puis une tête se montra près de nous, et à l’eau qui ruisselait des cheveux, je reconnus Cayetano ; il sifflait encore la marche de Riégo, comme une demi-heure auparavant.
J’entendis dans les mains de l’Espagnol, qui se dressa d’un bond, le craquement d’un couteau catalan qu’il armait.
— Chut ! lui dis-je, laissez-le d’abord s’expliquer.
— Tranquillisez-vous ! s’écria Cayetano en prenant pied, votre or est en sûreté.
— Où, grand Dieu ! s’écria l’ex-toréador dans l’extase de sa joie.
— C’est Pépé, à qui je l’ai confié, qui en prend soin !
— Mais dans quel endroit ? s’écria de nouveau l’Espagnol.
— Eh ! caramba ! au fond de l’eau !
L’Espagnol poussa une espèce de rugissement. Cayetano continua sans paraître remarquer la fureur de l’ancien toréador, qui lui reprochait d’avoir agi de cette façon sans nécessité aucune.
— Je l’ai cru nécessaire, vous dis-je, entendez-vous ? et puis j’ai déjà franchi plus d’une fois les brisants qui entourent la Pointe des Ames. Si cette fois la barque s’est mise en pièces, c’est la faute de Pépé, bien qu’en tombant il ait aussi franchi la pointe fatale. Faites le tour des brisants, et, à l’endroit où l’eau est tranquille, vous apercevrez la marque que j’ai mise pour retrouver le corps de ce cher ami.