— Ainsi, dit l’Espagnol, mes lingots sont en sûreté ?
— Vous ai-je jamais trompé ? reprit Cayetano d’un air de dignité blessée. Seulement faites diligence ; vos rameurs vous attendent en bas, et il n’y a pas de temps à perdre, si vous ne voulez pas que les requins empêchent ce pauvre Pépé de vous rendre un dernier service. Quant à moi, j’ai fait ce que j’ai dû, et je remonte à cheval pour rentrer chez moi. Bonne nuit, seigneurs cavaliers, à bientôt. Ah ! j’oubliais une chose importante : dans le bain que je viens de prendre, tous mes cigares se sont mouillés, et je meurs d’envie de fumer.
Cayetano, déjà à cheval, tendit la main à l’Espagnol, et se remit à siffler son air favori, mais avec une apparence de sombre préoccupation qui démentait son insouciance affectée. Bientôt il s’éloigna en faisant jaillir de son briquet des étincelles qui brillaient comme des éclairs lointains.
Nous nous hâtâmes de descendre sur la grève, où l’Espagnol trouva ses affidés réunis. On monta en canot. Comme l’avait dit le pêcheur, derrière ces brisants sur lesquels sa barque s’était écrasée, la mer était noire et calme. Nous cherchâmes quelque temps sans trouver la marque indiquée, et l’Espagnol croyait déjà avoir été joué par le contrebandier. Cependant les lames qui venaient fouetter le côté opposé des récifs retombaient du nôtre en cascades de feu ; à la lueur phosphorescente qu’elles répandaient, un homme aperçut un objet noir qui flottait. C’était la plaque de liége que j’avais remarquée entre les mains de Cayetano. A cet indice, tout fut révélé ; l’Espagnol poussa un cri de joie, les lingots étaient là. En suivant la direction de la ficelle qui retenait le liége, les gaffes pointues parurent s’enfoncer dans la vase ; bientôt on rencontra une résistance invincible, et, après mille efforts, les quatre matelots amenèrent, à l’aide de cordes, à la surface, le cadavre de Pépé. La cordelette qui retenait la plaque flottante était attachée au manche d’un harpon, et la pointe de ce harpon traversait le corps revêtu du fatal gilet. L’Espagnol palpa avidement l’étrange et funèbre bouée ; rien ne manquait. Après avoir été dépouillé de son précieux dépôt, le cadavre, abandonné avec une froide indifférence par ces hommes sans pitié, retomba lourdement en faisant jaillir une écume brillante sur la surface noire de la mer. Des raies de feu qui convergèrent subitement sous l’eau transparente vers l’endroit où avait disparu le corps indiquaient que les requins allaient en faire leur curée de la nuit.
— Cayetano vient d’accomplir sa dernière vengeance en honnête homme, dit l’Espagnol en comptant ses sachets de peau, et qui plus est en homme habile ; je lui dois réparation d’honneur, et veux être pendu si le juge criminel peut le convaincre d’avoir été agacé dans ce moment-là.
L’or et le lingot furent transportés dans la goëlette, puis nous remontâmes à cheval.
— Voulez-vous, me dit l’Espagnol, quand nous arrivâmes près de la cabane de Cayetano, lui demander l’hospitalité pour cette nuit ?
— Non, répondis-je ; je n’ai, jusqu’à présent, été primer espada nulle part, j’ai par conséquent les nerfs plus délicats que les vôtres, et cet homme qui dans l’espace d’un an a versé quatre fois le sang humain, me fait horreur.
— Comme vous voudrez, dit mon compagnon.
La campagne était silencieuse tout à l’entour de la hutte. Les hôtes du lac dormaient au fond de la vase, les roseaux seuls mêlaient leurs soupirs aux bruissements du feuillage. Le galop de nos chevaux retentissait au loin. En passant à quelque distance de la cabane, je vis Cayetano se mettre sur la porte, attiré par le bruit. Il nous reconnut et s’écria :