— Eh bien ! seigneur Anglais, vous manque-t-il quelque chose ?

— Non, répondit l’Espagnol, et je vous attends pour régler nos comptes.

— Ah ! reprit Cayetano, vous me devez au moins un cierge pascal ; votre or l’a échappé belle. Bonne nuit, et rappelez-vous que la contrebande, comme la guerre, a de cruelles nécessités.

Je n’oublierai jamais l’accent railleur de cette voix au milieu des ténèbres. Il y avait dans la froide ironie du meurtrier quelque chose de plus terrible encore que dans les éclats de sa colère. Je piquai des deux, et j’eus bientôt perdu de vue cette cabane que j’avais trouvée le matin si riante et si pittoresque, et qui m’apparaissait maintenant, dans l’ombre et le silence, redoutable et sinistre comme un lieu maudit.

IV
LES GAMBUSINOS

Quand on quitte les côtes de l’océan Pacifique pour s’avancer vers le nord du Mexique, dans la direction des vastes solitudes qui séparent cette république des États-Unis, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’on entre dans un monde nouveau, non moins original que celui dont j’ai déjà cherché à décrire quelques aspects. Le désert a son influence comme l’Océan, et les types que cette influence développe ne le cèdent ni en énergie ni en grandeur sauvage à ceux que la mer forme à son âpre école. Les forêts épaisses, les immenses savanes, les montagnes du sommet desquelles les eaux charrient l’or jusqu’au fond des vallées, servent d’asile à une population nomade au milieu de laquelle se détachent trois groupes bien distincts. Les chasseurs, les éleveurs de bétail (vaqueros), les chercheurs d’or (gambusinos), représentent trois industries importantes au Mexique, le commerce des pelleteries, celui des cuirs et du bétail, et la production des métaux précieux.

Les gambusinos surtout méritent une place à part dans cette famille d’aventuriers. On comprend sous cette dénomination, dans l’État de Sonora, une classe de mineurs vagabonds, métallurgistes pratiques, qui semblent doués d’un instinct merveilleux pour découvrir les mines d’or, plus nombreuses en Sonora qu’en aucune autre province du Mexique. Dénués des fonds nécessaires pour entreprendre les travaux souterrains qu’exigent les mines, ils sont forcés de se contenter d’exploiter à ciel ouvert les affleurements de celles que le hasard ou leur tact sans égal leur fait rencontrer. Quelques indices généraux les guident, il est vrai, dans leurs recherches. La gangue ou matrice du minerai est presque toujours composée de roches de quartz. Les roches de cette espèce forment quelquefois, sur un espace d’une lieue et plus, des crêtes ou saillies qu’on appelle crestones. Ces crestones, brûlés par le soleil et entièrement dépourvus de végétation, sont aisément reconnaissables. Le gambusino ne voyage jamais sans être armé de sa barreta, espèce de pique en fer dont la pointe est trempée, et quand il a découvert un creston, il soumet à l’action d’un feu violent les pierres qu’il en a détachées à l’aide de son instrument ; puis, selon la richesse du minerai qu’il a reconnu, il l’exploite ou l’abandonne. Parfois aussi un coup de pique détache un morceau où étincellent aux rayons du soleil des paillettes ou des veines d’or. Seul, loin de toute habitation, sans prendre le temps de faire les dénonciations légales, le gambusino exploite alors les éclats qui volent sous sa pique, jusqu’au moment où, le filon s’enfonçant dans les entrailles de la terre, le travail à ciel ouvert devient impossible. Alors il vend sa mine à celui qui peut l’acheter, et s’éloigne philosophiquement à la recherche de quelque autre gîte métallifère.

La poudre d’or, comme les mines, est pour les gambusinos l’objet de recherches souvent périlleuses. C’est encore le même instinct qui les guide le long des rivières ou des torrents qui du haut des montagnes roulent leurs flots chargés d’or dans le fond des vallées. Souvent l’intrépide chercheur arrive ainsi jusqu’au désert, où les Indiens exercent en maîtres la même industrie, et presque toujours il paye de sa vie l’audace qui l’a porté à se mesurer avec ces formidables concurrents ; ou bien, après avoir eu à combattre la faim, la soif, les bêtes fauves ; après avoir, en bravant mille dangers, exploité à la hâte un creston ou un placer, il revient avec un butin considérable, avec le regret de n’avoir pu faire un plus long séjour dans quelque Eldorado lointain et le souvenir de mille aventures terribles. Ses récits, où la description de trésors fabuleux tient une grande place, ne manquent jamais d’allumer la cupidité. Des familles entières partent à leur tour avec un âne chargé de pioches, de bateas (grandes sébiles de bois) et de quelques menues provisions, pour aller braver les mêmes dangers dans ces déserts où souvent elles ne trouvent qu’un tombeau. D’après des calculs rigoureux, sur dix millions d’or que le Mexique jette annuellement dans la circulation européenne, un quart au moins de cette somme est le produit des recherches du gambusino.

On sait maintenant en quoi consiste l’industrie du chercheur d’or. Quant au théâtre sur lequel cette industrie s’exerce, c’est tantôt le flanc d’une montagne creusée par un torrent, tantôt la vallée où ce torrent se précipite. Les masses d’eau qui sillonnent les montagnes dans toutes les directions, et souvent cachent entièrement les crestones, entraînent avec elles des fragments de roches métalliques, les broient, les triturent, et en arrachent les morceaux d’or qu’ils contiennent. Anguleuses au sortir de la pierre qui les renfermait, ces pepitas, comme les galets de la mer, s’usent, s’arrondissent par le frottement, et, transportées quelquefois à de grandes distances par les eaux qui les charrient, finissent par ne présenter plus qu’une surface polie et dépourvue d’arêtes. Cependant, surchargées de sable et de détritus argileux, elles ne diffèrent guère au sortir de l’eau des cailloux ordinaires : il faut qu’un lavage leur rende leur brillant et leur poli. L’or natif ne se trouve pas seulement dans les eaux des torrents, mais dans leurs lits desséchés, et sur le penchant des montagnes qui ont gardé trace de leur passage. Quelle doit être la richesse de certains filons, si l’on en juge par le volume de quelques-uns de ces précieux fragments qu’un hasard aveugle a fait trouver à des gens qui ne les cherchaient pas ! Des fortunes considérables datent ainsi de ces merveilleuses trouvailles qui rappellent les contes de fées. D’insouciants aventuriers, en fouillant dans les cendres du feu éteint d’un bivouac, ont découvert des morceaux d’or d’une prodigieuse grosseur dont la chaleur avait enlevé l’enveloppe terreuse. D’autres ont vu des cailloux informes jeter tout à coup sous leurs pieds une lueur éblouissante, tandis que certains gambusinos, par une recherche active de tous les jours, trouvent à peine dans leur travail de quoi subvenir aux besoins de la vie.

Presque toute la distance qui sépare, du sud au nord, Hermosillo du dernier préside, ou préside de limite, appelé presidio de Tubac, — c’est-à-dire un rayon de quatre-vingt-dix lieues, — est formée de ces terrains d’alluvion où l’or se trouve en abondance. D’après les curieuses descriptions de placeres d’or que j’entendais journellement faire à Hermosillo, je ne crus pouvoir mieux employer des loisirs forcés qu’en explorant moi-même tout ce rayon. Avant de commencer mon excursion, je tenais cependant à avoir quelque idée du pays que je comptais parcourir ; je dus consulter à cet égard un Espagnol depuis longtemps fixé dans la province, et dont j’avais fait la connaissance à Hermosillo. L’Espagnol me donna des renseignements topographiques très-complets, que je me bornerai ici à résumer rapidement.