— Mourir pour mourir, je préfère rester ici, répondit Gabriel Ferry avec cette sérénité qui ne l’avait pas un instant abandonné. Le capitaine joignit vainement ses pressantes instances à celles de M. Barrincon.
Enfin cette dernière barque s’éloigna !
Elle avait déjà fait une lieue au hasard, au milieu des ténèbres ; l’Amazone embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme le fanal d’un navire qui cingle la mer pendant la nuit. Tout à coup, vers cinq heures du matin, un bruit égal à un roulement de tonnerre interrompit le silence de l’immensité… Le voile d’obscurité qui pesait sur l’horizon se déchira, la surface de l’Océan s’illumina comme par l’effet d’une aurore boréale, puis bientôt tout retomba dans la nuit… L’Amazone venait de sauter avec le reste de ses passagers[3] !
[3] Les vingt passagers montés sur cette barque de l’Amazone voguèrent pendant plusieurs heures encore ; ils furent enfin rencontrés par la galiote hollandaise la Gertrudia, qui les recueillit à son bord et les ramena aussitôt à Brest.
Voir, sur ce désastre, tous les journaux et principalement le Journal des Débats du commencement de janvier 1852.
IV
Cette mort, pathétique comme le dénoûment d’une tragédie antique, émut vivement l’opinion. La réputation de Gabriel Ferry s’étendit en raison de l’horreur de la catastrophe qui avait terminé ses jours.
La mort est une si grande artiste en renommée !
On rechercha ses ouvrages ; les éditions et les reproductions s’en multiplièrent rapidement. La critique jugea et apprécia son talent. George Sand lui consacra des pages émues ! Aujourd’hui il a sa place dans la puissante famille de ces écrivains voyageurs, hommes d’action et d’imagination, qui ont tenu le principal rôle dans leurs œuvres.
Gabriel Ferry a le mérite d’avoir marqué le premier parmi nous cette littérature qui emprunte son intérêt aux grandes scènes de la nature d’outre-mer, aux mœurs si pittoresques de ses habitants. Depuis, bien des écrivains se sont essayés dans cette voie. Notre voyageur a gardé la priorité dans le genre qu’il avait révélé, car il réunit au plus haut degré l’intérêt et le style. Il a enveloppé ses œuvres de cette forme parfaite qui rend impérissable ce qu’elle touche ; et nul n’a peint avec plus de saisissante vérité les mœurs de ce peuple étrange qui reste toujours le même en dépit de la marche du temps et des progrès de la civilisation.