Dans notre dernière expédition au Mexique un grand nombre d’officiers avaient avec eux les ouvrages de Gabriel Ferry, et les consultaient avec fruit, de même qu’en 1798 les soldats de l’armée d’Égypte n’avaient pas de meilleur guide que le voyage de Volney dans la terre des Ptolémées.
FLAVIUS GIRARD.
SCÈNES
DE
LA VIE SAUVAGE
AU MEXIQUE
I
LE PÊCHEUR DE PERLES
Au temps où les Indes occidentales reconnaissaient encore la domination espagnole, le port de San-Blas, situé à l’entrée du golfe de Californie, sur la côte de l’ancienne intendance, qui est devenue l’État de Xalisco, était l’entrepôt des îles Philippines. Des navires richement chargés des soieries de la Chine, des épices précieuses de l’Orient, se pressaient dans la rade ; une population affairée remplissait les rues ; des arsenaux bien garnis, des chantiers toujours en activité, faisaient alors de San-Blas le point le plus important de la côte du sud. Aujourd’hui toute cette splendeur s’est évanouie, et San-Blas ne conserve plus que des restes de chantiers, des restes d’arsenaux, des restes de population, le souvenir de son ancien commerce et sa situation pittoresque.
La ville se divise en deux parties, la ville haute, et la ville basse ou la plage. Des arceaux de la Commandance générale, bâtie sur le sommet d’un rocher escarpé, le regard embrasse un des points de vue les plus mélancoliques et les plus beaux qu’on puisse contempler. D’un côté, s’offre la ville haute, silencieuse et dépeuplée, triste et morne comme tout ce qui s’affaisse et tombe en ruine après avoir été puissant ; de l’autre, une épaisse et verte forêt dont les premières cimes viennent caresser, comme un flot de verdure, les fondements de la Commandance, s’abaisse en amphithéâtre jusqu’à la plage. Un chemin tortueux, qui se perd et se retrouve au milieu des arbres, descend jusqu’au niveau de la mer. Là, sur la grève, parmi des bouquets de palmiers et de bananiers, à l’ombre des cocotiers, se montrent de tous côtés de pittoresques huttes de bambous. Au pied de ces huttes, la plage s’arrondit, baignée par le flux presque insensible qui vient de la haute mer, dont les eaux reflètent comme un miroir l’azur étincelant du ciel. Çà et là, des îles riantes s’épanouissent au soleil comme des bouquets de fleurs marines ; de grands rochers s’élèvent pareils à des pyramides d’ambre jaune, et quelques bateaux pêcheurs, glissant au loin, détachent sur les profondeurs lumineuses de l’horizon leurs blanches voiles triangulaires.
Je me trouvais à San-Blas il y a quelques années. Des intérêts commerciaux m’appelaient en Californie, et j’attendais, depuis une quinzaine de jours environ, que quelque navire caboteur se mît en charge pour un point quelconque de cette côte. Enfin j’appris que la Guadalupe, petite goëlette de cinquante-huit tonneaux, allait faire voile pour Pichilin ou Pichilingue, sous le commandement d’un capitaine catalan qui en était le propriétaire. Je me hâtai de l’aller trouver et d’arrêter passage à son bord. J’acceptai ses conditions sans marchander. Bien qu’il fût alors sans concurrent, le capitaine eut la discrétion de ne pas me demander un prix trop exorbitant. « Si vous habitez, comme je n’en doute pas, la ville haute, me dit-il en nous séparant, vous ferez bien de descendre à la plage avec vos effets, car d’un moment à l’autre nous pouvons partir, et j’enverrai une embarcation pour vous chercher ; ainsi tenez-vous prêt, pour ne pas perdre une minute. »
J’avais tellement hâte de me dérober à la chaleur étouffante de San-Blas et aux myriades de maringouins qui en rendent le séjour presque intolérable, que, pour n’y pas rester une heure de plus, je m’empressai de suivre le conseil du capitaine. J’allai donc m’installer sur la plage, dans une de ces charmantes huttes en bambous que j’avais déjà remarquées du haut de la ville ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir que, sur cette plage, de loin si séduisante, les maringouins étaient en plus grand nombre encore que sur la hauteur, et d’autant plus affamés qu’ils avaient moins de victimes à tourmenter. Enfin, au bout de trois jours de martyre, je reçus un matin l’avis de me tenir prêt à monter dans l’embarcation qui devait me prendre dans l’après-midi. A l’heure dite, une pirogue vint aborder à quelques pas de la hutte que j’habitais. Comme c’était une pirogue creusée dans un tronc d’arbre et à fond plat, le trajet de la plage au navire ne se fit pas sans quelque danger. La moindre lame, le moindre mouvement maladroit, peuvent faire chavirer ce frêle esquif, et de grands requins, qu’on voit à fleur d’eau suivre sournoisement le sillage, font assez deviner quelles seraient les suites d’un pareil accident. Nous arrivâmes heureusement à bord.
Des montagnes de ces beaux et savoureux oignons de San-Blas, d’une prodigieuse grosseur, des calebasses et des bananes, étaient entassés sur le pont de la goëlette. Cet amas de fruits et de légumes formait, avec ma malle, à peu près toute la cargaison. L’appareillage fut bientôt terminé. On arrima les oignons tant bien que mal dans les trois pirogues, on suspendit les régimes de bananes en longues franges au couronnement et aux lisses de bâbord et de tribord, puis le navire fut livré à la discrétion des vents et à la grâce de Dieu.
L’équipage n’était pas moins singulièrement composé que le chargement. Le capitaine catalan, don Ramon Pauquinot, avait sous ses ordres un matelot français, déserteur d’un navire baleinier, un Mexicain qui avait la prétention de servir de second, un Canaca ou Indien des îles Sandwich, un Chinois qui passait, avec une égale répugnance, de la cuisine à la manœuvre, et vice versâ, enfin deux Apaches[4] de quatorze à quinze ans, arrachés tout jeunes à leurs déserts, et faisant l’office de mousses. Le capitaine, quand il n’était pas aux prises avec ses matelots dont il finissait toujours par faire les volontés, se promenait, fumait, ou passait en revue ses oignons et ses calebasses. Le Français, avec l’arrogance de ses compatriotes en pays étranger, traitait de Parisiens son capitaine et ses camarades ; il s’était réservé le maniement de la barre, près de laquelle il restait assis sans façon, donnant la nuit au sommeil et le jour au far niente. Le Mexicain, affectant de se croire officier à bord, et voluptueusement couché dans une pirogue, raclait constamment une petite mandoline qui ne le quittait pas. Il était fort surpris quand don Ramon lui donnait des ordres, et regardait comme des actes de tyrannie intolérable ses prétentions à exercer une autorité dont pourtant le capitaine n’abusait guère. Le Chinois, sous le prétexte d’être à la fois à la cuisine et à la manœuvre, ne faisait ni manœuvre ni cuisine. Le Canaca se chargeait à sa place de faire cuire le riz et les bananes qui, avec de la cecina[5] revenue dans l’eau, composaient toute notre nourriture. En revanche, quand le capitaine donnait l’ordre d’amener ou de border une voile, le Chinois revendiquait avec aigreur les fonctions de cuisinier usurpées par le pauvre Indien. Ce dernier, le seul qui travaillât parmi les hommes de l’équipage, était, comme il arrive presque toujours, le moins payé. Quant aux deux jeunes Apaches, ils passaient leur temps, en vrais sauvages, à lutter d’adresse dans le maniement du couteau. On les voyait accroupis l’un devant l’autre à quelques pouces de distance, et avançant un de leurs pieds nus, balancer lentement leurs couteaux entre le pouce et l’index, puis, à un signal donné, les laisser échapper, de façon à percer le pied qui ne se retirait pas assez vite. Cette escrime d’un nouveau genre amenait mille parades fort bizarres, mais rarement heureuses, et le délassement favori des Apaches finissait toujours par ensanglanter le pont.