Cette phrase, que prononça en français, avec l’accent traînard particulier aux Normands, l’homme à la barbe blonde, me causa un vif plaisir, car je fus certain d’avoir enfin devant les yeux un véritable chasseur canadien, un rejeton de l’ancienne souche normande, un de ces coureurs de bois dont j’avais entendu raconter tant de prouesses merveilleuses.

— Soyez le bienvenu, l’ami, lui dis-je à mon tour en français.

— Quoi ! s’écria le Canadien, vous êtes Français ! Touchez là, me dit-il en me tendant sa large main avec une visible satisfaction ; il y a bien longtemps que je n’ai entendu parler ma langue. Du diable si je m’attendais à trouver ici un compatriote avec qui je ne serai pas forcé de jargonner espagnol !

Pendant que nous échangions quelques phrases, Anastasio faisait part de sa découverte au chasseur mexicain.

— Avais-je raison ? s’écria le Canadien d’un air de triomphe.

— Je ne demande pas mieux que de m’être trompé, répliqua le Mexicain. Puis, s’adressant à Anastasio :

— N’avez-vous pas remarqué, parmi les traces que vous avez trouvées près de ce village, celles d’un cheval qui, par une singularité remarquable, a le sabot droit de devant un peu plus large que le gauche ?

— Ma foi non, dit le domestique ; mais ce dont je suis sûr, c’est que le parti qui a laissé ces empreintes est en marche depuis longtemps.

— Depuis quatorze jours, ni plus ni moins, reprit le Mexicain, depuis que, profitant d’une négligence de notre part, ils nous ont dépouillés, ce Canadien et moi, du produit d’une année de campagne, et, par-dessus tout, d’un cheval que j’aimais comme un enfant.

A ce mot, le gambusino tressaillit douloureusement et cacha sa figure dans l’ombre.