A ces mots, le fou s’éloigna précipitamment, avant que j’eusse pu l’arrêter. J’étais encore tout étourdi de cette révélation, quand j’entendis la voix des deux frères qui regagnaient leur cabane.

— Eh bien ! leur criai-je, qu’avez-vous découvert ?

— Rien, répondit Anastasio, si ce n’est deux cadavres que nous avons trouvés au bas du ravin ; mais, si c’est le diable qui les y a précipités, il a du moins fait justice des deux plus mauvais drôles de ce pays, où certes ils ne manquent pas ! J’avoue que j’ai un poids énorme de moins sur la poitrine : pourtant je me demande encore qui a pu mettre le feu à cet arbre ?

Je lui racontai ce que m’avait dit Rivas.

— Il pourrait bien n’avoir pas tort aujourd’hui, dit Anastasio ; mais néanmoins je me mettrai demain en quête de lui : c’est un fou d’une trop dangereuse espèce.

Pendant six jours que je passai à Bacuache, toutes les recherches faites pour découvrir le mutilé furent inutiles ; il s’était probablement éloigné dans la direction du grand désert, et depuis ce jour on n’entendit plus parler de lui. Pendant ce laps de temps, Anastasio était parvenu à troquer mon cheval estropié, moyennant retour, contre un autre en meilleur état, et nous convînmes de faire encore route ensemble. Je n’avais pas oublié la phrase d’adieu du chasseur mexicain, et je me promettais bien de pousser un jour ou l’autre jusqu’à l’hacienda de la Noria. Je ne voulais pas perdre une occasion si précieuse d’étudier quelque nouvel aspect de cette vie mexicaine, qui, avec le désert ou l’océan pour cadre, gardait toujours pour moi l’intérêt d’un roman.

J’appris plus tard que la bonanza[31] trouvée par Pedro Salazar était devenue de plus en plus riche, mais qu’il avait vendu son filon, d’abord parce que l’argent lui manquait pour le fouiller profondément, ensuite parce qu’il prétendait n’être pas embarrassé pour en trouver d’autres qui, sans lui, demeureraient peut-être inconnus. Le gambusino était donc resté docile à la voix intérieure qui le poussait vers de nouvelles découvertes : sa mission, répétait-il avec une naïve emphase, était celle du torrent auquel Dieu ordonne de charrier dans la vallée l’or arraché des montagnes, et il attendait avec résignation, au milieu de fatigues et de périls journaliers, le moment où il irait, comme le torrent, mourir au terme d’une course orageuse dans un désert ignoré.

[31] Riche filon à fleur de terre.

V
LE DOMPTEUR DE CHEVAUX

Bacuache n’était point le but unique de mon excursion dans les solitudes septentrionales du Mexique : je voulais pousser jusqu’à la limite du désert, c’est-à-dire jusqu’au préside de Tubac. Mon guide Anastasio, que je consultai sur ce nouveau voyage, m’engagea vivement à revenir sur mes pas. L’honnête et fidèle garçon avait promis à son maître de me ramener sain et sauf ; il ne voulait pas manquer à son serment. Je réussis pourtant à vaincre sa résistance. Vingt lieues environ séparent Bacuache de Tubac. Bien qu’Anastasio n’eût pas un jour à perdre pour aller dénoncer à Arispe la mine d’or trouvée par son frère, il voulut faire avec moi une partie de la route, et me conduire à une distance assez rapprochée du préside pour que je pusse le gagner sans danger. De mon côté, je promis, une fois seul, de suivre scrupuleusement l’itinéraire tracé par mon guide, et de ne point m’écarter des chemins battus, ou du moins des vestiges de sentiers qui portent ce nom au Mexique. En conséquence je renonçai à ma visite à l’hacienda de la Noria, qui m’eût imposé un long et périlleux détour. Tous ces points arrêtés, nous convînmes de partir avant le jour, pour arriver le surlendemain de bonne heure à l’endroit où Anastasio pourrait me quitter et reprendre la route d’Arispe.