— Allez-vous m’abandonner ainsi ? s’écria le blessé avec angoisse. Pour l’amour de la sainte Vierge, que quelqu’un reste avec moi !
— Ce sera vous, seigneur cavalier, me dit Pedro ; mais écoutez, avant tout, une recommandation solennelle.
— Parlez, lui dis-je, et croyez que s’il est en mon pouvoir d’exécuter ce que vous me demanderez, je suis prêt à le faire.
— Je ne sais ce qui peut m’être réservé là-haut, reprit-il ; plaise à Dieu que je n’y rencontre que des ennemis terrestres ! mais, si je n’en reviens pas, promettez-moi de ne pas partir avant six jours d’ici. D’ici là, le pauvre Cirilo (il montrait le blessé) sera mort ou rendu à la santé. L’abandonner maintenant, ce serait le tuer. S’il est mort avant ce temps et que je ne sois pas de retour, ni mon frère non plus, je vais confier à votre loyauté, seigneur cavalier, un secret dont vous ferez votre profit. Quand vous aurez récité sur le corps de Cirilo les prières des morts, après lui avoir fait donner une sépulture chrétienne, si c’est en votre pouvoir, vous fouillerez à l’endroit où il repose maintenant, et, à un pied sous terre, vous trouverez l’or que j’ai recueilli dans ce placer ; il y en a une quantité assez considérable. Je n’ai personne à qui le laisser, autant vaut que vous en profitiez qu’un autre.
M’ayant fait cette confidence, il se disposait à sortir, quand, après un moment de réflexion, il ajouta cette recommandation singulière, où se révélait complétement l’étrange caractère du gambusino :
— Si vous craigniez par hasard de vous charger de l’héritage que je vous laisse, à cause des tentatives qu’on pourrait faire pour vous en dépouiller, éparpillez-le plutôt que de le laisser enfoui ; car, une fois arraché à la terre, l’or est fait pour profiter à l’homme : c’est Dieu qui le veut ainsi.
Presque aussitôt Pedro et Anastasio sortirent l’épée à la main. Je restai sur le seuil de la cabane, et je les vis se perdre dans les ténèbres de la vallée. Pendant longtemps encore l’arbre embrasé répandit une lumière éclatante, jusqu’au moment où les flammes cessèrent de tourbillonner. Le cercle éclairé par l’incendie se rétrécit alors peu à peu ; le tison colossal s’affaissa bientôt sur lui-même, s’éteignit dans le torrent avec un sifflement lugubre, et tout rentra dans l’obscurité. Seulement, à de longs intervalles, les flammes, soudain ranimées, lançaient encore un éclair jusqu’à moi. Je persistais à croire que c’étaient les laveurs de Nacome qui venaient surprendre ceux de Bacuache, mais rien, dans le silence de la nuit, ne justifiait cette appréhension. Je faisais donc d’inutiles efforts pour deviner la cause de cette bizarre alerte, quand, à la lueur d’un de ces jets de flamme dont j’ai parlé, je vis un homme s’avancer presque en rampant de mon côté.
— Qui va là ? criai-je à l’inconnu, que je ne distinguai qu’un instant.
— Chut ! c’est moi, moi, Rivas, dit l’homme à voix basse ; et en effet je reconnus la voix du mutilé. Je lui adressai précipitamment quelques questions sur la cause de cette alarme imprévue. Il y répondit par un éclat de rire si singulier, qu’un fou seul pouvait rire ainsi, car je n’avais pas oublié ce que m’avait dit Anastasio. Rivas s’accroupit près de moi, et me dit, de manière à ce que je pusse seul l’entendre :
— Votre domestique avait raison, je m’étais trompé ! Ce n’étaient pas eux, vous savez, ceux que j’ai fait sauter ! Mais cette fois-ci, j’en suis sûr, j’ai reconnu leurs voix ; malheureusement ils n’étaient que deux !… il m’en manque encore un !… je le trouverai plus tard… C’est pour cela que j’ai allumé ce grand feu, et puis je voyais ainsi ceux que j’ai poussés au fond du précipice agiter leurs membres brisés, et j’étais content ! Ceux de Subiate sont morts trop vite… N’est-ce pas encore là le jugement de Dieu ? Au revoir, seigneur cavalier, je vais chercher le troisième.