C’étaient des courses folles, des ruades furieuses, des élans indomptés, un tournoiement à donner le vertige. Le bruit des sabots qui frappaient le sol retentissait comme un tonnerre lointain. Les rauques hennissements des étalons, les mugissements des taureaux, dominaient de temps en temps ce formidable et joyeux tumulte. Parfois un escadron nombreux se détachait du groupe des chevaux, et se précipitait l’œil enflammé vers le commun abreuvoir. Les moutons s’écartaient en bondissant, tandis que les taureaux, levant leur mufle humide et noir, se disposaient à repousser les envahisseurs à coups de cornes. Des chacals et autres rôdeurs nocturnes, poussés aussi par la soif et oubliant que le soleil brillait encore, que l’homme était proche, montraient de loin leurs museaux effilés, leurs yeux brillants, sans pouvoir attendre le retour des ténèbres pour prendre leur part à la noria[33], qui, comme la providence de ce désert, versait à tous sans distinction le trésor de ses eaux. Telles devaient être les citernes des temps bibliques auprès desquelles les patriarches plantaient leurs tentes et donnaient l’hospitalité aux anges voyageurs.

[33] Noria : on appelle ainsi le chapelet hydraulique qui sert à faire monter l’eau d’un puits ou d’une citerne, et, par extension, le puits ou la citerne même.

En un instant, cheval et cavalier, nous nous mîmes à boire comme si nous eussions voulu épuiser la noria. Il fallut cependant s’arrêter pour reprendre haleine, et c’est alors que je crus entendre parler tout près de moi. Je prêtai l’oreille, et j’entendis le dialogue suivant, car un groupe de frênes me dérobait les interlocuteurs :

— Allons, Juan, je pense qu’il est temps de me mettre en route, car, depuis bientôt quatre heures que je te donne des revanches, le voyageur à la recherche duquel on m’a envoyé doit avoir eu plusieurs fois le temps de mourir de soif.

— Tu es bien pressé parce que tu gagnes, José, et tu n’es si humain à présent que parce que tu veux faire charlemagne. A l’heure qu’il est, ton voyageur a déjà cessé de vivre, et tu le retrouveras toujours.

— Tu n’es pas raisonnable non plus, Juan. Je m’arrête un instant pour remplir la gourde qu’on m’envoie porter à un pauvre diable qu’on trouve à moitié mort sur le chemin, tu veux me démontrer une martingale infaillible, et en conséquence tu ne cesses de perdre depuis quatre heures ; il faut que tout cela finisse. Je serai bien avancé quand, pour te gagner ton dolman, j’aurai laissé un homme mourir de soif !

Presque au même instant je vis les deux joueurs sortir de l’espèce de bosquet où ils s’étaient retirés. Je reconnus le perdant au dolman qu’il tenait à la main, comme pour tenter la cupidité de son antagoniste et le décider à lui offrir une dernière revanche. L’autre joueur tirait un cheval par la bride ; il me demanda si je n’avais pas rencontré un voyageur étendu sans connaissance sur le grand chemin.

— Si c’est de moi que vous parlez, lui dis-je, vous pouvez gagner le dolman de ce drôle, car Dieu merci ! je ne vous ai pas attendu.

— Ah ! vive Dieu ! que je suis aise ! s’écria le joueur malheureux. Benito, mon ami, tu ne peux à présent refuser mon enjeu.

Une expression de mauvaise humeur se peignit sur la figure de Benito ; il était évidemment contrarié que je ne fusse pas mort de soif et que ma résurrection lui enlevât le prétexte de ne plus risquer son gain. En revanche, Juan était radieux. Je sentis instinctivement que, par un brusque revirement d’idées, j’avais un ami dans l’homme qui avait voulu me sacrifier à l’espoir d’une revanche, et un ennemi dans celui qui tout à l’heure plaidait ma cause avec tant d’humanité.