Je laissai les deux joueurs continuer leur partie, et je m’acheminai, suivi de mon cheval, vers l’hacienda. J’étais encore à quelque distance de la ferme, et déjà le crépuscule envahissait le paysage, quand je remarquai de vastes enclos de pieux (toriles) qui s’élevaient à droite et à gauche de la route. L’un était désert ; dans l’autre, la poussière était soulevée en épais tourbillons. Quelques mugissements étouffés se faisaient entendre. M’étant approché de l’enclos, je distinguai à travers les pieux un taureau qui se débattait, et, monté sur le taureau, un homme armé d’un couteau, tandis qu’un autre individu entourait de cordes les pieds de l’animal et le maintenait de haute lutte. L’homme au couteau semblait aiguiser, en les amincissant à l’extrémité, les cornes de la bête, qui luttait en vain pour se débarrasser de sa rude étreinte. Le taureau ayant fini par rester immobile, le cavalier trempa avec précaution dans une calebasse une espèce de tampon grossier qu’il promena plusieurs fois sur les cornes de l’animal, comme pour les enduire d’une préparation liquide. Cette opération terminée, le taureau fut délivré de ses liens, et, au moment où il se relevait furieux, les deux individus avaient gagné et barricadé avec de fortes traverses de bois une entrée du toril opposée à l’endroit où je me trouvais, et déjà ils s’éloignaient en toute hâte. J’avais reconnu dans l’homme monté sur le taureau le cavalier dont la gourde pleine d’eau et les renseignements m’avaient été si utiles quelques heures auparavant. Quel motif avait pu retenir à l’hacienda cet homme qui paraissait craindre de s’y présenter ? Une nouvelle rencontre, plus imprévue encore que la précédente, vint bientôt donner un autre cours à mes pensées. La taille et la tournure d’un cavalier qui passa près de moi au galop me rappelèrent un homme dont le souvenir se mêlait à une scène terrible qu’un intervalle de six mois ne m’avait pas fait oublier : je veux parler du contrebandier Cayetano[34]. Ce ne fut pas sans effort que je surmontai l’impression pénible causée par cette apparition, en cherchant à me convaincre que j’étais la dupe de quelque étrange ressemblance. J’arrivai ainsi, fort préoccupé, devant la porte de l’hacienda, et j’entrai dans la cour, qu’à mon grand étonnement je trouvai déserte.
[34] Voyez Cayetano le Contrebandier, [page 89].
Avant de raconter les scènes dont je fus témoin dans l’hacienda, je dois dire en quoi consistent les métairies qui portent ce nom au Mexique. Dans les contrées centrales de la république, les haciendas sont, pour ainsi dire, des forteresses, bien qu’elles n’aient ni ponts-levis, ni tours, ni fossés. Construites en pierres de taille ou en briques, avec leurs terrasses crénelées, leurs portes massives, les barreaux de fer de leurs fenêtres, elles peuvent être facilement défendues. L’histoire des guerres civiles du Mexique, depuis quelques années, est féconde en exemples de siéges réguliers soutenus par ces espèces de manoirs féodaux. Ce dernier mot est exact, bien qu’appliqué à une république : les tenanciers de ces haciendas ne sont, à proprement parler, que des vassaux, pour ne pas dire des serfs. Construites au milieu de vastes solitudes, ces métairies voient se grouper autour de leur enceinte un grand nombre de familles errantes, heureuses de trouver, dans les moments de crise, une protection dans les murs des fermes, du travail sur leurs terres, et une consolation religieuse dans leurs chapelles. La condition de ces travailleurs est certes inférieure à celle des nègres de nos colonies, car ils ne peuvent pas, comme eux, racheter leur liberté par leur travail. Les propriétaires les payent, il est vrai, en argent ; mais, au bout de quelques jours, forcé d’acheter de son maître, qui les vend à un prix quintuple de leur valeur, tous les objets de consommation, le travailleur libre du Mexique devient bientôt un débiteur tellement insolvable, qu’il ne peut même s’acquitter par toute une vie de labeur, tant le salaire qu’il reçoit est inférieur à la dépense que le monopole lui impose !
Ce qui est vrai des contrées centrales de la république peut aussi s’appliquer aux contrées reculées, comme celle où était située l’hacienda de la Noria. Seulement les haciendas, n’ayant pas été bâties par les Espagnols, n’ont pas l’air de grandeur qui caractérise tous les travaux des conquérants du Mexique. L’hacienda de la Noria était un bâtiment en pisé, recrépi et blanchi à la chaux. Ce bâtiment formait un vaste parallélogramme dans lequel étaient compris les logements des maîtres et ceux des hôtes nombreux qu’ils pouvaient accueillir. Plus loin s’élevaient des communs destinés aux serviteurs de toute espèce. Il était à remarquer qu’on n’y voyait ni étables, ni écuries, non plus que dans les autres fermes de ce genre. Hormis de vastes enclos de pieux où les moutons et les chèvres sont parqués la nuit, chevaux, mules, vaches et taureaux sont abandonnés à l’état sauvage. On retrouve la même insouciance dans les travaux de culture : l’homme ne vient que très-peu à l’aide de la nature pour fertiliser les pâturages où ces troupeaux innombrables doivent trouver leur subsistance. Chaque année, avant le retour de la saison des pluies, lorsque huit mois de soleil ont jauni l’herbe des plaines et des collines, il incendie ces chaumes desséchés pour faire place à l’herbe nouvelle. Souvent alors le voyageur voit le soir les collines en flammes rougir l’horizon et jeter des lueurs ardentes au milieu des solitudes qu’il parcourt. Ce sont, à quelques exceptions près, les seuls indices d’industrie agricole qu’il remarque dans ces contrées.
Tous les ans, une recogida ou battue s’opère sur toute l’étendue de l’hacienda ; des milliers de chevaux, de mulets et de taureaux sont poussés au milieu des toriles. Les poulains, les jeunes taureaux que la reproduction a ajoutés à la richesse des propriétaires, sont terrassés par les vaqueros[35] à l’aide de leur lazo et marqués du fer distinctif de l’hacienda. Les poulains âgés de cinq ans sont domptés, c’est-à-dire montés deux ou trois fois (quebrantados) ; puis novillos, génisses et poulains vont tâcher d’oublier au milieu de leurs querencias[36] la honte que la selle a imprimée à leurs flancs vierges, ou le signe de servitude que le fer rouge a creusé sur leur chair encore fumante. Ils attendent ainsi le moment où une vente définitive les enlèvera à leurs solitudes et les amènera au milieu des villes de l’intérieur. Là, aux risques et périls des propriétaires ou des passants, les chevaux s’accoutument à l’aspect des maisons, au roulement tout nouveau pour eux des voitures, et même à la présence de l’homme. Sous les rudes cavaliers mexicains, sous les piqûres des éperons de fer en usage parmi eux, éperons démesurés dont certaines molettes ont six pouces de diamètre, cette seconde éducation se fait aussi brusquement que la première. L’épithète de quebrantados (brisés), qu’on applique aux chevaux ainsi domptés, est d’une justesse irréprochable. Souvent, après trois ans d’indépendance absolue, pendant lesquels la présence de l’homme n’est pas venue leur rappeler l’affront qu’ils ont subi, ces animaux n’ont pas encore oublié les terribles vaqueros qui ont ployé leurs reins et brisé leur orgueil.
[35] Cavaliers ; littéralement, vachers.
[36] Endroits où les troupeaux se tiennent d’habitude.
Dès l’enfance, le vaquero a été dressé à l’équitation ; à peine ses jambes peuvent-elles serrer un cheval, que son père l’attache avec un mouchoir au troussequin de la selle, et le fait galoper avec lui par monts et par vaux. C’est ainsi qu’il grandit. Un jour vient où ses jambes se sont arquées le long des flancs du cheval, où tout son corps s’est assoupli à ses bonds inégaux. Le vaquero apprend alors dans ses courses vagabondes à jeter le lazo, à connaître la terre (saber la tierra), c’est-à-dire à joindre au raisonnement de l’homme l’instinct du cheval, qui discerne, à vingt lieues de distance, les senteurs des plantes qu’il est accoutumé à fouler, les émanations des arbres qui l’abritent chaque nuit, et se précipite en ligne droite, à travers les plaines, les montagnes ou les torrents, vers sa querencia préférée. Au milieu des solitudes où il passe sa vie, sans chemins tracés, sans connaître les lieux où une poursuite acharnée peut l’avoir conduit, le vaquero n’hésite jamais sur le chemin qu’il doit prendre ; la mousse des arbres, le cours des rivières ou des ruisseaux, la position du soleil, l’inclinaison des herbes, les soupirs du vent, sont autant de voix, autant de signes que le désert semble multiplier sur ses pas pour lui indiquer sa route. A cette singulière finesse de perception, le vaquero unit une rare sobriété : des bribes de tortillas[37], un morceau de viande séchée, une grenade, un piment, une cigarette de paille de maïs, le soutiennent tout un jour ; des flaques d’eau rousse oubliées par le soleil dans l’empreinte d’un pied de buffle ou de cheval le désaltèrent ; la fraîcheur de la nuit, la chaleur du jour, le trouvent également insensible. Lancé à la poursuite de quelque animal, rien n’arrête son essor, ni ravins, ni torrents, ni bois. Vêtu de cuir des pieds à la tête, il galope intrépidement au milieu des forêts comme au milieu des plaines. Tantôt penché à droite ou à gauche de sa monture comme un corps désossé, tantôt le torse incliné sur l’avant de la selle, ou la tête renversée sur la croupe du cheval de manière à éviter le choc des grosses branches qui lui briseraient le crâne, il ne ralentit jamais l’impétuosité de sa course. Quand son inévitable lazo a étreint l’animal qu’il poursuit et qu’il veut dompter, l’intrépidité vient à l’aide de la souplesse et de la vigueur. C’est alors que le rôle du vaquero est périlleux. Cependant, au bout de deux heures au plus d’une lutte dans laquelle il a senti son infériorité, le cheval revient le corps couvert d’écume, l’œil abattu, souple, docile, dompté. Parfois aussi il ramène inanimé le cavalier qu’il a brisé contre un rocher ; mais le vaquero est mort comme il devait mourir, sans avoir été désarçonné !
[37] Galettes de maïs cuites sur une plaque de fer, et qui remplacent le pain presque partout.
J’avais souvent rencontré dans mes courses à travers le Mexique quelques-uns de ces vaqueros isolés, et j’avais pris plaisir à leurs entretiens, au récit naïf de leurs sauvages exploits : jamais cependant je ne les avais vus réellement à l’œuvre. J’arrivais à l’hacienda de la Noria dans les circonstances les plus favorables pour jouir d’un spectacle que je désirais depuis longtemps.