— En effet, dit don Ramon, j’étais étonné de ne pas te voir ici. Allons, mes enfants, qui de vous va monter l’Endemoniado ? Pour l’honneur de l’hacienda, ce cheval ne doit pas aller se vanter à ses camarades de vous avoir fait peur à tous.

Personne ne répondit à ce défi, car personne n’osait tenter l’impossible. Pendant que l’hacendero jetait autour de lui des regards mécontents, Cayetano semblait chercher des yeux quelqu’un qu’il n’apercevait pas ; tout à coup, à la vue de Benito, qui, malgré lui ramené vers l’estrade, s’enivrait d’une contemplation muette :

— Seigneur don Ramon, s’écria-t-il, voici quelqu’un qui ne se refusera pas à monter l’Endemoniado en présence de vos seigneuries.

Et il lança sur le jeune homme un regard farouche que celui-ci lui rendit aussitôt.

— Si vous pensez, dit Benito en s’avançant vers don Ramon, que je doive me faire tuer pour soutenir l’honneur de l’hacienda, je suis prêt, seigneur don Ramon, à exécuter ce que vous m’ordonnerez.

Comme le gladiateur prêt à mourir en saluant César, Benito s’inclina gracieusement devant l’hacendero. Celui-ci sembla hésiter en rencontrant le regard suppliant de sa fille.

— Je n’ai pas le droit, s’écria-t-il, de t’ordonner de te faire tuer pour moi ; mais, si tu veux tenter l’aventure, je t’en accorde pleine et entière permission.

— C’est bien, reprit Benito, je monterai l’Endemoniado.

— Si cependant vous avez peur, dit Cayetano en ricanant d’un air de mépris, je le monterai pour vous.

— Chacun son rôle, reprit Benito. Vous devez, ainsi qu’il a été convenu hier, donner au taureau que nous prête don Ramon le premier coup de garrocha[41].