[41] Lance armée d’un fer très-court, entouré à sa naissance d’un bourrelet qui l’empêche de blesser mortellement le taureau.
— Et aussi le dernier coup d’épée, si on l’exige, répondit Cayetano avec un rire bruyant.
— Non pas, s’il vous plaît ! s’écria le propriétaire ; je vous prête un taureau pour vous amuser, mais non pas pour le tuer.
On s’occupa de seller l’Endemoniado, tâche qui n’était pas facile, car, pour le seller, il fallait le maintenir sur ses jambes, et, comme s’il eût deviné le projet des vaqueros, il commença de lancer des ruades furieuses. Un lazo fut passé sous le paturon de la jambe gauche de derrière et serré fortement sur le poitrail du cheval, de manière à coller la cuisse contre le ventre. La jambe droite de devant fut repliée sur elle-même par un moyen semblable, et, ainsi maintenu en équilibre, l’Endemoniado fut condamné à l’immobilité. Benito saisit sa lourde selle par le pommeau et la jeta sur le dos du cheval, qui frémit et trembla quand ses reins en ressentirent le poids, et quand les larges étriers de bois rebondirent sur ses flancs. La sangle fut ensuite serrée violemment sous le ventre, puis le vaquero s’assit sur le sable pour attacher à ses pieds les courroies de ses éperons. En ce moment, je jetai les yeux sur l’estrade. Maria-Antonia était immobile ; mais ses grands yeux noirs, démesurément ouverts, étincelaient sur sa figure pâlie, et l’agitation de son sein trahissait son angoisse. Don Ramon lui-même semblait effrayé, et j’espérai un instant qu’il allait retirer la permission qui exposait l’intrépide jeune homme à une mort presque certaine ; mais il n’en fut rien. Quand Benito eut achevé de chausser ses éperons, les liens qui retenaient les jambes du cheval furent relâchés, et le bandeau de cuir attaché sur ses yeux. Cependant, quoique maintenu par la corde qui tordait sa lèvre, les écarts furieux de l’Endemoniado ne permettaient pas encore de le monter. On fut obligé de le faire agenouiller, et deux vaqueros, mordant chacun une de ses oreilles, le maintinrent ainsi un instant. Benito s’élança sur le dos du cheval.
— Lâchez-le ! s’écria-t-il d’une voix ferme.
Les deux vaqueros se rejetèrent vivement en arrière, tandis que l’Endemoniado se relevait comme lancé par la détente d’un ressort caché. Grâce au bandeau de cuir qui l’aveuglait, il resta d’abord frissonnant sur ses jambes, les naseaux retroussés, le corps tremblant, Benito profita de ce court répit pour s’affermir sur sa selle, se pencha en avant, et leva le bandeau qui cachait les yeux de l’Endemoniado. Alors commença entre le cheval et l’homme une lutte vraiment admirable. Effrayé de revoir tout d’un coup la clarté du jour qui éblouissait ses yeux sanglants, secouant sa crinière emmêlée et que la rage hérissait, le fougueux animal fit entendre un hennissement terrible, et bondit successivement, en se tordant sur lui-même, vers les quatre points cardinaux, comme pour flairer le vent. Benito, sans paraître ébranlé de ces mouvements impétueux, se tenait encore sur la défensive, repoussant violemment du pied les dents aiguës qui cherchaient à déchirer ses jambes. Trompé dans son espoir, l’Endemoniado s’enleva brusquement sur ses jarrets. En vain les éperons, qui frappaient ses aines, lui arrachèrent un rugissement : le cheval, au lieu de retomber sur ses jambes, s’abattit violemment sur le dos. Tous les spectateurs poussèrent un cri ; mais le pommeau seul de la selle avait heurté le sol avec un retentissement lugubre, en meurtrissant le garrot de l’animal ; Benito, prévoyant le choc, avait rapidement sauté à terre. Bientôt, au milieu d’un nuage de poussière, les spectateurs émerveillés virent le dompteur de chevaux se remettre rapidement en selle, contre toutes les règles de l’équitation, du côté hors montoir, à l’instant où le cheval étonné se relevait en poussant de nouveaux hennissements. A son tour, le vaquero paraissait ivre de fureur : pour la première fois de sa vie, il avait vidé les arçons. Impatient de venger son affront, ses jambes ne cessèrent de serrer les flancs du cheval que pour tracer jusque sous son ventre les sillons sanglants de ses éperons ; ses bras ne lâchèrent le caveçon de crin que pour faire pleuvoir, drus comme la grêle, les coups de la cravache plombée sur la peau meurtrie de l’Endemoniado. Cependant l’avantage n’était encore ni d’un côté ni de l’autre, et, après quelques minutes de cette lutte acharnée, les deux antagonistes restèrent un instant immobiles. Des applaudissements retentirent de toutes parts, et certes, pour mériter l’admiration de ces centaures, il fallait avoir accompli plus qu’il n’est donné à l’homme d’accomplir. Soit que le vaquero fût un de ceux que le danger ou les applaudissements enivrent, soit qu’il se crût capable de faire plus encore, il profita de cette trêve pour tirer un couteau effilé passé dans la jarretière de sa botte.
— Holà ! s’écria don Ramon, spectateur moins impassible d’une lutte où il s’agissait, selon toute apparence, de la vie d’un cheval ; le drôle va-t-il égorger l’Endemoniado ?
Un éclair d’indignation jaillit des noires prunelles de Maria-Antonia à la supposition qu’un homme qu’elle avait distingué pût être un lâche ; puis un superbe sourire d’orgueil vint éclairer ses traits à la vue de Benito, qui, dans un accès de témérité folle, enivré sans doute par la présence de l’objet aimé, coupait le caveçon du cheval, et se mettait ainsi sans bride, sans point d’appui, à la discrétion d’un animal indomptable. Débarrassé de l’étreinte du bozal qui comprimait ses naseaux, l’Endemoniado aspira bruyamment l’air des forêts, fit onduler, en secouant la tête, les flots de sa crinière dorée, et s’élança dans la direction de l’arbre ébranché. Telle était l’impétuosité de son élan, qu’on ne pouvait douter qu’il n’allât se briser lui-même à l’obstacle placé sur son chemin. Rien ne semblait donc pouvoir arracher le cavalier au sort qui l’attendait. L’Endemoniado n’était plus qu’à quelques pas du tronc fatal, quand, par un mouvement aussi subit qu’imprévu, Benito tira son chapeau à larges ailes, et, au moment où un élan suprême allait achever la lutte, le chapeau, interposé brusquement entre l’arbre et le cheval, fit faire à celui-ci un bond de terreur en sens contraire. Nous eûmes alors l’étrange spectacle d’un cavalier sans bride guidant à son gré sa monture indomptée, qui s’élançait d’un côté ou de l’autre, selon que l’épouvantail voltigeait de l’œil droit à l’œil gauche. Ce fut ainsi que l’Endemoniado repassa en frémissant de rage devant l’estrade, où Maria-Antonia paya au vaquero d’un seul regard le prix de son heureuse témérité. L’orgueil du triomphe, qui faisait éclater l’énergique et mâle beauté du cavalier et resplendir son front, au-dessus duquel le vent secouait sa chevelure flottante, justifiait merveilleusement le choix de la jeune fille. Redonnant une nouvelle impulsion au cheval haletant et déconcerté par cette résistance inattendue, Benito le laissa s’élancer dans la direction de la forêt. Nous le suivîmes encore quelques instants, balancé comme un roseau par les sauts prodigieux de l’animal qui dévorait l’espace, et nous l’eûmes bientôt perdu de vue. Quelques cavaliers s’élancèrent après lui ; mais telle était la vitesse de sa course, qu’ils revinrent promptement, renonçant à une poursuite inutile.
Je ne parlerai pas de tous les commentaires qui accompagnèrent la disparition de Benito. Les uns le regardaient comme perdu, malgré ce premier triomphe, car une des victimes de l’Endemoniado avait échappé aussi à l’arbre fatal, et ce n’était que bien loin de l’hacienda qu’on avait trouvé son cadavre, couvert de blessures et foulé aux pieds. Les autres auguraient mieux de l’habileté du jeune vaquero. L’arrivée de Martingale, qui tenait un faisceau de lances à la main, mit bientôt fin aux conjectures, en rappelant que le mayordomo (majordome, c’était Cayetano qui était investi de cette dignité) devait commencer la course du taureau.
Les toriles étaient vides ; un taureau seul y était resté ; c’était celui que j’avais vu terrasser la veille. Cayetano, la figure encore agitée de passions jalouses, prit une des garrochas et entra seul dans l’arène. Le taureau fut détaché des liens qui le retenaient aux poteaux, et n’eut pas besoin d’être excité pour se ruer à la rencontre du toréador amateur. Cayetano fit quelques passes, en cavalier consommé, pour éviter ses premières atteintes, et attendit l’instant favorable pour piquer l’animal. L’occasion se présenta bientôt. Quand le taureau baissa la tête pour ramasser ses forces et s’élancer de nouveau sur son ennemi, la pointe de la garrocha s’enfonça à la jointure de l’épaule, et le bras vigoureux de Cayetano le contint en arrêt ; mais, au moment où il jetait autour de lui un regard de triomphe, la garrocha se brisa dans sa main, et il ne put, dans le premier moment de surprise, éviter le choc du taureau. Cayetano porta vivement la main à sa cuisse, et quelques gouttes de sang vinrent rougir ses calzoneras de toile blanche. Un juron arraché par l’humiliation plutôt que par la douleur s’échappa de sa bouche, puis il demanda une nouvelle garrocha, tandis qu’il gagnait l’extrémité opposée de la lice.