Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse, sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte, ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur le fond vert des hauteurs.
C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et surtout avec Trieste.
La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde ancien, la via Ignalia si souvent parcourue par les légions romaines qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux, notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La via Ignalia gagnait ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent, la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.
Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées; pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du Chicago Daily News, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100 kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.
Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne, pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo; comme je l'ai exposé dans l'Albanie inconnue, la Turquie n'accorda de concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers Monastir, à l'est.
Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de la route actuelle toujours carrossable.
J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté; c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance, l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.
Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit ci-dessus.
L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à Verria sur la ligne de Salonique.