Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud, qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai, les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat, Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi, avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie indépendante.
Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements importants.
Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.
Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo, Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties de l'Albanie.
Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer; des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du Danube-Adriatique.
Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales, la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du pays devraient être les premiers articles du programme économique du nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.
De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une réforme soit apportée.
Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant d'Albanie—les sarafs exceptés—en disant que nulle réforme n'est plus nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le gouvernement albanais.
La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable; la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20 piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur; il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié (c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100 piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie comme prime du change.