CHAPITRE V
A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM
La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le sentiment commun.
A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et d'ombre toutes les pentes voisines.
Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère; à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier: «Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau vénéré de nos saints qui y reposent.»
Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie; comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées; dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez, c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié; regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée; autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace à combler.»
A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes, celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main; quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître dans ce champ des morts.