Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres considérables, dans le Sud, chez les Toscs.

Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.

Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise. Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des pieux mahométans.

Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles, participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments populaires.

De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.

En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité, conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature, et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié, lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.


Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière, qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle, la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.

Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique, celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte: