Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante un air du pays qui fait marquer le pas.

A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence; un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel, lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications, nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier, moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête; sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les reflets des visions ardentes.

Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et, dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons; on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti: la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant, retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons du village.

Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir, nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.


Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.

Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage; la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes, dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette forteresse villageoise.

Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors; toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au village avec un instituteur albanais volontaire.

Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des dormeurs.