Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux tonalités différentes.

Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum, accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.


Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du Nord que j'ai décrite naguère dans l'Albanie inconnue.

Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers, commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres, demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires; c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie: le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se limite et la petite propriété musulmane s'accroît.

Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du café, de l'eau fraîche,—respectueux qu'ils sont tous des prescriptions antialcooliques de la loi musulmane,—des plats d'oeufs pimentés, du pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions, aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce qu'il considère comme ses droits.

Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.

Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité: constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu aucun aliment et a besoin d'être cultivée.

D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages: si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de répercussion des meilleures mesures!

En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité, un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est d'autres éléments que surgiront les difficultés.