Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui tombe avec rage.

La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays; seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et délicieux.

Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.

Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route de Resna.

De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.

A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas, pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).

Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses, des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.

Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.

Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en vue de Monastir.