Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques autres.
Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de fruits que Monastir va devenir.
D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne transversale.
De même que cette situation géographique explique la valeur économique de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois, un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme» d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau; mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif, le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.
Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.
Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers, qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la placidité turque.