Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des gouvernements et des exigences des grandes puissances.


Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève; deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar, dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout le long de la route que je suis.

Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés lentement.

De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.

Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne; c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra, coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant, d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.

Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche, forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des Albanais que nous croisons.

L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur féminin.

Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques années un centre important presque entièrement albanais; les neuf dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.

Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.