Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés: il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage, primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.

A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet accoutrement il figure le progrès.

Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse: blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui est éloigné de douze heures[[5]], se groupent à Gostivar et s'expédient sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23 piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[[6]]; aussi tous les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à Kalkandelem et Gostivar.


La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi, située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est réservée.

Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé, nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux. Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais, la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs, dont les terres et les richesses sont des plus importantes.

Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent, au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et en assure la vente.

Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion à laquelle il se range aussitôt.

Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs, l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux pistolets de cuivre incrusté.

Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs, venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent; sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés, et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.