Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part. Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe. Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé, tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le clair et doux soleil de septembre.
La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres, 3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100 villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.
Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme» au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.
De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.
C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[[7]], selon l'époque de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.
La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.
Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[[8]] est son nom; une vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.
Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent; ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.
L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20 000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est un château princier, mais vide et froid.