La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine, où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi improbable qu'elle serait souhaitable.

Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie, la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida, une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port libre et le débouché commercial.

Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.

Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas, dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome, conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle situation.


L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses, est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et économique de demain?

Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe, ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre diplomatique du vieux monde?

Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance, recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une partie des Balkans.

Laissons pour un instant les vues actuelles de la Consulta et du Ballplatz et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le même sens les ficelles de ce jouet?

Je ne crois point pour ma part à une mainmise facile sur l'Albanie; la Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse, ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra, recevront leurs dons,—car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que des riches,—accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se joueront de leurs protecteurs.