En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un Vallona autrichien.
Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique du monde? C'est pour y assurer le statu quo, autant que pour se prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte; hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau ménage.
Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa politique?
Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute modification au statu quo dans l'Europe centrale devenant casus belli; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche; la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment finira ce dernier?
Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder le plus possible le caractère international aux organisations économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à ceux d'une des deux rivales.
Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un jour se jouer.
L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson, présentant une critique de mon ouvrage l'Albanie inconnue, écrit: «N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est celle de Bossuet.