«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes, ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on n'utilise pas les forces naturelles.
«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,—de ce petit Monténégro qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les montagnes d'Albanie,—les routes sont bonnes; à défaut de chemins de fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son oeuvre.
«Il faut bien le dire,—et on peut le dire sans être taxé de cléricalisme,—avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé volontairement la population albanaise dans son isolement et son ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire. Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de Tirana.
En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam; le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie, est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente; toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses d'Albanie.
Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre sainte.
Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au seigneur féodal ou bey.
Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les commerçants ont imposé des règles et des coutumes.