Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents; puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale, domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des communications doit précéder et non suivre le recouvrement général de l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du nouveau pouvoir.

Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.

Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger, l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en triompher.

Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne. En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et le développement de ses richesses latentes.


Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de richesses à mettre au jour!

Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile. Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet égard.

Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des jardiniers aussi habiles que les Bulgares.

Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des fils des rudes montagnards qui entourent la ville.

Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent, cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre, ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent, vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers, comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.