Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la Porte a tout laissé à l'abandon.
Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte; le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.
Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche, faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté. Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton. Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.
La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et pourra exporter son blé et son huile d'olive.
Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale: les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies, ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti quelques kilomètres avant Scutari.
Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.
Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et la protection.
Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent, c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que, jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles, comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être protégées et développées.
Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture, à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à l'exportation.
Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté; le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si, depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de vue de l'organisation économique tout est donc à créer.