Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports, création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes, organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires, l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.
La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.
On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays, incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la force et pour l'enrichissement d'étrangers.
Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais le changement de l'état d'âme d'un peuple.
Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire, où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il, comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?
Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation musulmane.
Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?