La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie, et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la terre albanaise.

C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile, ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps, ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais, depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté: «La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme point d'appui pour exercer une influence sur les populations balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits et des raisons pour intervenir.»

Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux, écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le développement du trafic italo-albanais.

A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent de la Puglia; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués, ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de leurs oliviers.

L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de l'agence de la compagnie de navigation la Puglia avec les intérêts qui gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles, et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes; à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.

Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale; c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne, qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté l'expansion italienne, et la politique de la Consulta, qui a rendu violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter les progrès de l'action italienne.

Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà, mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années, le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de Scutari.

Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents et notamment sa jeune rivale et alliée.

En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona, elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de l'Autriche est absent.

Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une assurance de n'être pas rejetée de cette rive.