La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports: Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires, et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.

En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés, ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal d'Otrante, porte de l'Adriatique.

Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.

Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de 20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300 mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la plus sûre et la plus facilement défendable.

C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres, quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui attend le dominateur qui saura l'utiliser.

Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70 kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de Tarente.

Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.

Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du Ballplatz et une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.

Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la Consulta ont très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de conquérir, après avoir résisté et arrêté.

La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime, l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation stratégique dans le canal d'Otrante.»