«L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne: Vivre pour penser. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous les examens.»

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine, où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M. Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de son échec. Après une leçon de Taine sur le Traité de la connaissance de Dieu, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne fut pas publié. Une note de la Revue de l'instruction publique annonça qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un concours d'agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M. Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant de philosophie doctrinale: «Des facultés de l'âme.—Démonstration de la liberté.—Du moi, de son identité, de son unité.» Il était difficile pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «Socrate d'après Xénophon et Platon.» Ici nous pouvons dire presque avec certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée: c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une chose agit, plus elle est parfaite.» Être le plus possible, telle fut la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on retrouve ces développements dans sa Littérature anglaise et dans sa Philosophie de l'Art. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation de philosophie.

Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui l'avaient fait échouer à l'agrégation.

Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même, une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés, furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre 1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon, Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers. Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est, écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est l'Université… C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner… Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait «la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de pensées… Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la science.»

Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués, d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit politique en France; lui résister, c'était faire un acte insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10 janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public, ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété publique et échappent ainsi à la décision du public… Par exemple, la liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui offrons l'expression de notre reconnaissance et de notre respectueux dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M. Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne, corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie, s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'École des femmes, lire à ses élèves le Traité de Bossuet sur la Concupiscence, et leur interdire, par ordre du recteur, la lecture des Provinciales[21], il restait mal noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement décennal.

Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851), augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un souvenir plus tendre… Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au cœur de l'homme… Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»