Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie, il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux seconds prix de dissertation.
Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol, qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le futur Marcelin de la Vie Parisienne, qui cachait, sous la fantaisie du caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11]; Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M. Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de l'Histoire de la Révolution d'Angleterre[12].
L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey, Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.
Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs, distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations, les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung, Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias, Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.
Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie, sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce grand bûcheron, pour me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses camarades qui venaient le feuilleter, comme ils disaient, sans jamais lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans des analyses qui avaient pour objet de reconstruire a priori la réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée, par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur toujours en éveil; il était l'absorbant, comme on disait, et les autres les absorbés; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait le ranger désormais parmi les absorbés de ce nouvel et plus puissant absorbant.
Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de discuter sans entrave et sans trêve.
«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le 20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec, philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier. Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales, l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»
On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte. Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part. En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux, l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les admirables pages par lesquelles se termine Thomas Graindorge. Il retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.
Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].
Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si bel hommage en traçant dans ses Philosophes français le portrait de M. Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions: