Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle: expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804 l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la France et qui l'affaiblit graduellement.

Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade, épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les causes de sa maladie:

«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps; il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la première application des sciences morales aux affaires humaines; ces sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était mauvaise; elles procédaient a priori; leurs solutions étaient bornées, précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font a posteriori. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État sera neuve…—Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une route… La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en 1789 on nommait la raison: c'est ce qu'en 1878 on nomme la science

Il disait dans la même lettre:

«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel… ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants… Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n'est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»

Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des Origines, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif, exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne songeait qu'à la France et à la science.

Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les Origines de la France contemporaine prirent tout son temps et toutes ses pensées[49].

Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En 1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5 mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses maux et la réparation de ses erreurs. Ses Origines terminées, il devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un Traité de la volonté. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la dernière phase de son activité intellectuelle comme les Philosophes français en terminent la première et l'Intelligence la seconde. Son œuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la reconstruction.

Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de l'Intelligence son pendant et son complément naturel dans une théorie de la Volonté. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux ouverts à la rêverie.

Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'œuvre de Taine nous impose par sa grandeur, sa grandeur et son unité. L'Intelligence (1868-1870) en forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour chercher dans des cas particuliers (La Fontaine, Tite-Live, les Essais) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à 1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses Origines, Taine reste identique à lui-même, et la préface du Tite-Live, la conclusion des Philosophes français, l'Introduction à la Littérature anglaise, le livre de l'Intelligence, marquent les points de repère d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.