Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans la Montagne, dans Nos Fils, et déjà même dans la Sorcière, des pages entières en vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de très beaux effets; par exemple, dans cette page de la Sorcière:

«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. En mars, où on la mit ensuite,—elle était avec le labour—l'éveil de l'alouette;—la mort et le grain, dans la terre,—entraient ensemble avec le même espoir.—Mais, hélas! en novembre,—quand tous les travaux sont finis,—la saison close et sombre pour longtemps,—quand on revient à la maison,—quand l'homme se rasseoit au foyer—et voit en face la place à jamais vide,—oh! quel accroissement de deuil!—Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].»

Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; la Montagne offre des séries d'alexandrins:

«Et le temps est venu—où la mort me plaît moins,—où je lui dis: Attends.—Parlé-je ainsi pour moi?—Oui, pour moi, j'aime encore.—Pourtant j'ai fait beaucoup.—Comme œuvres et labeurs,—j'ai dépassé trois vies.—J'accepterais le sort,—si parmi ces pensées—une autre ne venait—une autre inquiétude—au point si vulnérable—où bat, vibre mon cœur[86].»

Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse. Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des atteintes de l'âge.

Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de cœur, d'esprit et d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série d'œuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois, cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr et jusqu'à la vieillesse quelque chose de l'enfant; ce mot implique dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire, n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du cœur et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui, mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité. Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait, trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était toujours sincère, et c'était de l'abondance de son cœur que parlait sa bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la plus subtil. Ce qu'il a écrit dans le Peuple sur l'homme de génie peut s'appliquer à lui-même:

«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les dons du simple… La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de Dieu… Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur, épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.»

Michelet l'eut toujours dans le cœur, la jeune et vivace espérance. C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer?

APPENDICE I

MICHELET ÉDUCATEUR