Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans rien perdre de la chaleur de son cœur ni de l'éclat de son imagination.
Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de lointaines analogies. Dès son Histoire romaine, il ne ressemble à personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien, apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin, font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés, combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens. Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce même récit de la tempête, au chapitre VIIe de la Mer, se trouvent de nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la plage de Royan.
«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la dune de leur jeune verdure.»
Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la tempête éclate:
«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle; elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.»
C'est dans l'Oiseau que Michelet est arrivé à la pleine maturité de son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples. L'un sur l'alouette:
«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit plus.»
La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets, les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons an, on, e, a, oi, u, font une gamme chromatique ascendante. L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses ailes, le plus infatigable des oiseaux.
«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!»
N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de l'air,—sans peur,—sans fatigue»,—un quatrième plus large et plus fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes immobiles et étendues,—«dont le vol si rapide supprime le temps.» Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans le Peuple. Quatre lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.»